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27 janvier 2015 2 27 /01 /janvier /2015 03:45

questionmarkJe ne reviendrai pas sur les évènements du 7 janvier en tant que tels, mais préparez-vous à de nombreuses prétéritions et précautions. Le but ici n’est pas de soulever un débat, simplement de vous montrer un point de vue particulier que j’avais envie de partager parce qu’il me fait réfléchir.

 

J’ai lu beaucoup de témoignages émus, sincères, révoltés, malheureux, désespérés. Je les soutiens et les comprends, j’ai également une grande pensée pour les familles des victimes. Cependant je n’alignerai pas les mots que vous avez déjà lu des milliers de fois (piochez : horreur, ignoble, incroyable, etc.) Je suis une cynique qui pense très sincèrement que nous terminerons tôt ou tard dans une contre-utopie digne d’Orwell. Je me situe dans le camp du choc et du désespoir quant à l’avenir, mais je ne m’étendrai pas car je ne veux pas le faire.

 

Bien sûr, le slogan « Je suis Charlie » avait une portée symbolique forte ayant pour but de montrer une France meurtrie mais toujours debout. Mais très honnêtement, j’ai été écœurée par l’hyper médiatisation de la chose, et la déferlante d’hyperboles, de glose larmoyante par certains de mes contacts. Je ne critique pas l’engagement de ceux que je sais très dévoués à ces causes, et je les respecte. Ce que je respecte nettement moins, c’est le besoin d’en faire toujours plus dans le pathos de certains, dans leurs photos, leurs statuts (un par heure pour certains), alors qu’ils n’avaient jamais touché ni Charlie Hebdo, ni un seul quotidien satirique auparavant, et ne regardent qu’à peine les informations. Bref.

 

La même chose s’applique au mouvement « Je ne suis pas Charlie » : le fameux mouvement antithétique qui se devait de naître. Encore une fois, je respecte ceux qui portaient ces valeurs depuis longtemps, et les maintiendront une fois l’engouement médiatique terminé. Je respecte nettement moins ceux qui lançait l’ardente négative par pur esprit de contradiction et de provocation, ne faisant qu’emprunter le nom d’un journal pour donner un prétexte au flot inextinguible de paroles plus gonflées par l’ego que par l’envie de réellement faire sens.

 

Beaucoup ont soudainement, intensément élevé la voix et se sont tus immédiatement après, voilà ce que je reproche aux deux parties. Mais ce n’est pas réellement le sujet. Je veux avant tout parler du rôle de l’Education Nationale, et surtout, de ses professeurs, après ces évènements.

 

Cette année j’ai fait le choix de travailler dans un programme qui encourageait l’intégration des élèves nouvellement arrivés en France dans le cadre du diplôme de Français Langue Etrangère mais aussi dans le cadre périscolaire de réinsertion et de soutiens aux jeunes les plus en difficultés sur le plan scolaire, judiciaire, social. Alors sortons les chiffres. Sur les 25 jeunes que je côtoie et qui sont dans ce programme, 23 sont issus de familles musulmanes et ont pour religion l’Islam.

 

Je savais que les recevoir après cette semaine de janvier allait être compliqué. Et un mardi, un de mes élèves est arrivé avec une punition. D’habitude, celles-ci se bornent à des heures de colle ou des phrases à copier, cette fois il s’agissait d’une « réflexion personnelle » sur les attentats. Le professeur conseillait de bien développer le point de vue de la liberté d’expression. « Etrange devoir. » ai-je laissé échapper. Pas de colère ni de violence chez le jeune, qui a juste baissé la tête et qui m’a dit : « Depuis les attentats, ils pensent qu’on va tous se transformer en monstres et tuer tout le monde. » Un grand « ils » pour désigner certains profs.

 

C’était de l’amertume, de la déception. Une jeune fille qui porte le voile, et qui ne connaissait pas l’autre élève (ils sont tous d’établissements différents pour éviter de les replonger dans leur quotidien) a ajouté « C’est vrai, mais maintenant mes sœurs et moi on ne sort plus depuis qu’on s’est faites agresser. » Un troisième (encore d’un établissement différent) a raconté qu’il était systématiquement mis à la porte d’un cours depuis le 7 janvier. Un autre que tous les musulmans d’une classe n’avaient pas eu le droit à la parole pendant un débat. Tous acquiescent. Peut-être exagèrent-ils. Peut-être appuient-ils sur le rôle de victime, me direz-vous. Mais la plupart sont en échec scolaire, en difficulté, voire en contentieux avec la justice pour de graves affaires d’agressions. D’autres sont seulement précoces et cherchent seulement à concilier vie familiale complexe et envie de faire le métier qui leur plaît. Ils sont tous très différents, ne sont pas forcément amis, certains sont même les bourreaux des autres. Le mensonge ne me semblait pas au programme, et je n’écris pas cet article pour le plaisir de défendre ces jeunes qui parfois ont fait des choses indéfendables.

 

Même si je ne veux absolument pas généraliser, j’ai été immensément déçue des réactions de certains enseignants, et ce dans plus de cinq établissements différents. Evidemment, je ne dis pas que tous les collèges et lycées cachent des subjectivités suspectes et prêtent à prendre quelques petites revanches personnelles quant à leur propre intolérance. Mais voyons la réalité en face : la règle imposée par le Rectorat était de faire une minute de silence, à midi, le 8 janvier. Tous les établissements l’ont respectée. Mais ensuite les profs sont montés avec leurs élèves. Et personne ne sait ce qu’il s’est passé dans les classes, que ce soit à Henri IV, en Normandie ou dans une ZEP de grande ville comme de province. Certains professeurs ont été suspendus, d’autres rappelés à l’ordre ou blâmés pour certains propos à caractère personnels. Beaucoup ont tenu à organiser des débats. Les jeunes m’ont dit que certains s’étaient très bien passés, et que d’autres avaient vraiment mal tourné, sans encadrement, et pire, volonté d’encadrement.

 

Les jeunes que j’avais face à moi n’étaient pas violents, ni haineux, ni revanchards, ils ne voulaient pas d’autres morts et dénonçaient l’acte des terroristes. (« Ce ne sont pas des musulmans, ce sont des fous. »  « Nous on veut pas être mêlés à leur guerre, peut-être que les images ont été insultantes pour nous, mais on a pas le droit de tuer des hommes seulement pour des dessins. » « J’ai honte de ces gars là. ») Ils étaient respectueux, calmes, et exprimaient avant tout leur incompréhension face à la réaction de certains enseignants.

 

Tous avaient un point commun : on les avait fait taire lors du débat, ou on leur avait reproché le droit au silence, selon les cas. Leurs questions, celles qu’on ne leur a pas laissé poser en classe ou qu’ils gardaient en eux, les voici telles qu’ils les ont exprimées :

 

« Mais pourquoi dans ce cas, quand la prof d’arts plastique nous a demandé de faire une caricature, les autres ont eu le droit de faire Mahomet et moi j’ai eu une heure de colle parce que j’ai seulement demandé si je pouvais dans ce cas caricaturer Jésus ?  Quand j’ai dit « Madame, ça devrait être ça l’égalité » j’ai pris deux heures au lieu d’une heure.»

 

« Pourquoi je me suis fait exclure du collège et qu’un prof a appelé mon père en disant qu’il me donnait les mauvaises valeurs juste parce que je n’ai pas voulu parler lors du débat ? »

 

« Pourquoi le vendredi il n’y a pas du tout de viande à la cantine et que moi quand je refuse une assiette de porc on me regarde bizarrement ? »

 

"Pourquoi quand j'ai demandé si on pouvait parler aussi des attaques contre les mosquées le prof m'a dit "Non, ça c'est normal." ?"

 

« Pourquoi j’ai dû retirer ma main de Fatma alors que toutes les filles portent leur médaille et leur croix de baptême chrétien ? »

 

« Pourquoi on a pas le droit de vouloir expliquer que l’Islam est une religion de paix et pas de sang pendant le débat, et par contre les autres parents demandent à ma mère de leur donner des gâteaux d’après le Ramadan et sont vexés quand elle ne veut pas et disent qu’elle ne partage pas ? » (celle-là est absurde à souhait, mais je l’atteste.)

 

Je réfléchis encore aux réponses.

 

Attention une fois encore, je ne cautionne nullement les élèves qui ont pu faire violemment l’apologie du terrorisme lors de ces débats, ou sur les réseaux sociaux. Mais je ne cautionne pas non plus les profs qui se sont permis d’utiliser ces débats et cette tragédie pour afficher plus clairement un ethnocentrisme français, chrétien, ou que sais-je.

 

J’ai beaucoup entendu de la part des élèves de confession musulmane, ces dernières semaines : « Si les gens nous voient comme ça, j’ai honte d’être musulman. »

 

De mon côté, plus j’entends que ce type de choses se passent derrière les portes fermées des classes, plus j’ai honte d’être prof.

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13 janvier 2015 2 13 /01 /janvier /2015 06:31

 

09cauchemarInsomniaque fait partie du quintet de mots toujours utilisés pour me décrire. Non parce que la lumière du jour me déplaît. Non parce que la fatigue est absente. Bien au contraire, mes nuits sans sommeil m’épuisent réellement. En tant que synesthète et obsédée de la mémoire, la mort par les songes est vraiment l’une des choses que je chéris le plus ici-bas, mais qui est devenu de plus en plus rare ces dernières années.

 

Evidemment, s’il existe quelques poudres bienfaisantes et destructrices pour aider à l’endormissement rapide et sans douleur, cautionnées par la bienveillance du médecin traitant et des cernes languissantes, inutile d’espérer conduire une journée classique sans un flottement distant ou quelques hallucinations. Inenvisageable à long terme, donc.

 

Les solutions les plus évidentes n’aident pas. Qu’il s’agisse de lecture à la chandelle ou de berceuses sous forme d’écran, la vision est trop fortement impliquée pour ne pas permettre au cerveau d’échapper à un autre cycle de sommeil, et soudain, il est cinq heures du matin. Le noir total et la privation de tous sens n’est pas une alternative envisageable pour les fous selon Aristote (comprenez, ceux qui réfléchissent vraiment beaucoup trop) car l’obscurité et le silence engagent l’esprit à toutes les pensées les moins objectives et les plus mélancoliques possibles. Encore une fois, il est rapidement cinq heures du matin, ou de ces horaires qui promettent des aurores frustrées et épuisantes.

 

Voici donc une solution alternative : la littérature audio. Ricanent les adultes qui veulent ou Freudiens traumatisés par la comptine, mais l’on trouve d’excellentes choses, dans le commerce, ou encore plus rapidement et gratuitement sur Internet. Mon approvisionnement personnel et chronophage se fait sur litteratureaudio.com, qui thésaurise énormément de belles voix comme de beaux extraits ou livres entiers.

 

Mes préférences vont aux contes, au folkore, mais aussi aux nouvelles inconnues. Des choses courtes, sans éclats de voix ni musique, pour ne pas être réveillée par la suite. J’ai ainsi pu découvrir les contes burlesques et facétieux d’Armand Sylvestre, comme la verve fantastique d’Erckmann-Chatrian, que je recommande vivement au passage.

Si l’expérience vous tente, trouvez-vous un donneur de voix qui vous convienne, et parcourez ses lectures. En écoutant avec attention et en y ajoutant un zeste d’imagination, il est difficile de ne pas se concentrer assez pour ne pas épuiser les dernières barrières de l’esprit face au sommeil, et surtout, pour éviter toute question métaphysique insoluble engendrée par la nuit. Je ne crie pas au miracle, mais l'expérience en vaut la peine.

 

Je tiens donc à remercier chaleureusement mes donneurs et donneuses de voix favoris(tes) : Bernard, Cocotte et Orangeno, avec une mention spéciale pour cette première nouvelle, La lettre volée, d’Edgar Poe, qui m’a offert bien des nuits paisibles.

 

 

Référence picturale :

Le Cauchemar.
Johann Henrich Fussli. Huile sur toile. 1782. Francfort. Goethe Museum.

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24 septembre 2014 3 24 /09 /septembre /2014 15:05

petronille-481726-250-400« J’ai regardé vers le lieu le plus noir et j’ai vu et entendu des bijoux. Leurs éclats multiples bruissants de pierres précieuses, d’or et d’argent. Une reptation serpentine les animait, ils n’appelaient pas les cous, les poignets et es doigts qu’ils auraient dû orner, ils se suffisaient à eux-mêmes et proclamaient l’absolu de leur luxe. A mesure qu’ils s’approchaient de moi, je sentais leur froid de métal. J’y puisais une jouissance de neige, j’aurais voulu pouvoir enfoncer mon visage en ce trésor glacé. » (p. 10)

 

L’intrigue de Pétronille : au cours d’une séance de dédicace, Amélie Nothomb / la narratrice rencontre enfin de visu l’une de ses correspondantes de papier, et choisit d’en faire sa compagne de beuverie. Hymnes conjoints à l’amitié étrange et à l’amour du champagne – et je maintiens l’hypallage possible. S’en suivent les aventures de Pétronille et Amélie, de Londres au réveillon neigeux et accidenté sous pluie de champagne, toujours.

Pétronille se modèle sur d’autres romans à qualités autofictives, comme Ni d’Eve ni d’Adam ou encore le Sabotage amoureux. Fondées sur des faits réels, la littérature permet de s’en écarter peu à peu pour en enjoliver les contours ou en gommer les défauts. Il m’a fallu attendre la fin du roman pour aller enquêter sur l’existence de Pétronille Fanto, qui s’apparenterait à une jeune écrivaine existante, mais est-ce bien important ?

 

Une fois encore, comme dans Une forme de vie, Amélie Nothomb semble vouloir puiser de plus en plus dans une réalité de personnalité littéraire plus que dans l’imagination pure pour écrire ses romans. Et qui pourrait l’en blâmer ? Rappelons-le, elle reste l’une des seules à lire tout son courrier et à y répondre manuellement, avec la régularité implacable d’une horloge du XIXe siècle. Ce mécanisme inébranlable se devait de réapparaître un jour dans les romans. Ces dernières années donc, beaucoup de citations quant à l’importance de ses lecteurs dans sa vie, d’informations quant à son rythme de vie (pour les néophytes : réveil vers 4h, thé noir sans sucre immonde – selon ses dires propres – puis inspirations fleuve qui donne naissance à plus de quatre romans dans l’année dont seul un est publié en août – celui que vous détenez entre vos mains.) qui peuvent sembler cocasses pour les nouveaux lecteurs, mais presque « déjà-vu » pour les inconditionnels de la romancière.

 

L’on retiendra cependant l’introduction du roman, cité en début d’article, ainsi que la très drôle excursion londonienne de Nothomb chez Vivienne Westwood. Pour ma part, j’ai adhéré totalement à la scène sordide de la roulette russe. Malheureusement, comme il est de mise ces dernières années pour les publications nothombiennes, les intrigues se font trop minces et l’écriture moins dense et mystérieuse. Reste une grande fluidité et une curiosité toujours générée par le renouvellement annuel du roman et cette capacité de Nothomb à happer le lecteur, non d’une façon inintéressante ou mécanique comme le feraient des auteurs accumulant les clichés, mais bien au contraire, d’une façon proche de la fascination, car nul ne saurait prévoir ce qui se prendra place à la prochaine page.

 

Toutefois, le détail récurrent qui gêne le plus étant cette fin trop courte, trop tragique, persistante : le meurtre de l’auteur. Mis en scène avec la roulette russe, il aurait été tout à fait intégrable et intégré au roman, à sa tonalité ambiguë, mais laissé seul ainsi, en un léger paragraphe … cela reste regrettable. Avec Barbe Bleue j’avais fortement l’espoir d’un retour à la fiction fantastique et meurtrière, mais cette veine s’est rapidement fanée. Nous attendrons encore l’année prochaine pour cela, sans aucun doute.

 

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23 août 2014 6 23 /08 /août /2014 23:20

la-femme-au-miroir-216145-250-400La femme au miroir esquisse les portraits de trois femmes en récits-gigognes, à quelques siècles d’écart.  Les trois femmes, presque homonymes, ont en commun leur décalage avec leur époque et une conscience perturbée par une identité dictée par leur société.

 

La première Anne (Anne de Bruges, personnage fictif inspiré des béguinages flamands) ouvrant le récit fascine dès la scène d’exposition : entre la lumière de la pièce abritant la jeune mariée et le double miroir emprunté à la duchesse, il faut admettre que Schmitt sait captiver. Le personnage d’Anne est sans doute le mieux dessiné et le plus maîtrisé. Sans avoir le talent de Zweig pour l’écriture et la psychologie féminine (Zweig étant de mon point de vue, le maître incontesté de l’empathie  à court-terme) EE Schmitt parvient à définir les contours d’un personnage éthéré, saisie d’une communion soudaine et presque mystique avec la nature qui la pousse à fuir son mariage et à entrer dans un couvent sous la protection du moine Braindor et de la Grande Demoiselle. En mêlant épisodes à tendance bucolique et poésie naïve de la vierge, Anne de Bruges représente sans nul doute la figure de proue des trois portraits puisqu’elle vient se placer comme fondement des existences et des fins de ses deux autres alter-egos (Hanna et Anny).

 

A mon grand regret, le glissement vers la condamnation finale pour hérésie  est quelque peu rapide et abrupte, mais il fallait bien un bûcher et quelques étincelles pour clore comme il se devait les trois histoires. Laissons cependant un doute planer quant à l’érotisme latent des poésies d’Anne, qui auraient mérité, éventuellement, le développement d’une hypothétique relation platonique avec Braindor depuis leur rencontre en forêt. J’ajoute également une réserve sur un léger décalage linguistique à l’époque de la Renaissance, où la logique des choses aurait peut-être dû supprimer un langage trop vulgaire à certains instants.

 

Hanna von Waldberg hante quant à elle l’Autriche impériale. Afin de conter son histoire, EE Schmitt fait le très judicieux choix de l’épistolaire (ainsi l’alternance entre les récits ne permet pas réellement de monotonie) et ne montre que les courriers envoyés par Hanna à sa confidente Gretchen. Prétendument adoptée à la naissance, mariée comme il se doit à un jeune de la noblesse d’empire, Hanna fait le récit de ses journées guidées par une passion dévorante pour les sulfures et la comédie sociale : l’affirmation passive dans son rôle d’épouse est la seule chose qui parvient, au départ, à la contenter. A ce sujet, il faut décidément admettre qu’ EE Schmitt parvient à introduire dans ces trois récits trois personnages secondaires parfaitement dessinés et essentiels : Ida, pour Anne de Bruges, Ethan, pour Anny, et enfin Tante Vivi, pour Hanna, grande femme aux mœurs légères et aux accoutrements frivoles. A force de conversations sur l’extatique « minute éblouissante », Vivi parvient à débarrasser Hanna d’une langueur de vivre qui ankylosait également ses missives et à insuffler une folie contagieuse, mimétique, dans le quotidien de sa complice.

 

De loin, l’univers épistolaire recréé autour d’Hanna est le plus réussi, notamment grâce à l’intervention historique de la psychanalyse freudienne et de la description rapide mais terriblement efficace des séances avec le Docteur Caligari, du transfert, de la fuite, de la chute. On regrette réellement les ellipses pourtant essentielles au fonctionnement de l’histoire, et les cinq cent pages ne suffiront pas à combler la curiosité du lecteur sur le destin tardif de psychothérapeute d’Hanna.

 

Enfin, la dernière histoire est celle d’Anny, actrice du tout-Hollywood, noyée dans l’alcool, les drogues et le sexe. Il fallait un équilibre plus moderne et plus provocant pour terminer cette trinité, mais le personnage d’Anny, sûrement par sa superficialité affichée, n’a pas réellement su retenir mon attention, c’est pourquoi je n’en dirai que ces quelques mots. La reconversion-rédemption finale semble bien trop miraculeuse et quelque peu forcée pour rejoindre les deux autres femmes, mais qu’importe.

 

La femme au miroir est un roman affublé d’un style efficace : sans se perdre dans des méandres de densité migraineuse ni dans la simplicité affligeante qui peuple parfois les rayons des librairies, EE Schmitt réussit à mêler Histoire, religion et représentations autour du motif complexe de la réflexion et de l’identité. Je conseille vivement aux amateurs d'une littérature reposante mais pas abrutissante.

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1 août 2014 5 01 /08 /août /2014 21:20

EtrangeEn quelques mots : Le commissaire Espinosa se trouve mêlé à une affaire mêlant psychiatrie et paranoïa. Persuadé qu’il est poursuivi et harcelé par l’un de ses patients, le Dr. Nesse s’alarme lorsque l’une de ses filles disparaît. Trois histoires, séparées par des ellipses, viennent reprendre le cas du Dr Nesse à différentes périodes de son histoire et de son désir de vendetta quelque peu étrange.

 

Le cadre est celui d’un roman policier, dont on rappelle par avance l’inconvénient majeur : l’usage unique. Une fois terminé, le roman perd de sa saveur puisqu’il a délivré toutes ses clés. Outre cette amertume initiale, l’ouvrage semblait présenter un intérêt majeur : celui de reprendre en filigrane l’atmosphère du célèbre cas du Dr Jekyll et de Mr Hide de R.L. Stevenson. Le possible renversement entre bourreau et victime donne une dimension épaisse à la première histoire dans laquelle Jonas-Isodoro est présent. La focalisation externe et quelque peu fragmentée donne bien lieu à la création de points aveugles du récit qui participent à son mystère, toujours dans la première partie, qui se lit extrêmement bien.

 

Sans vouloir une fois encore m’avancer en stylistique puisqu’il s’agit d’une œuvre traduite du portugais, tout ce qu’il est possible de dire est que les structures plutôt simples, fluides, rendent la lecture agréable et efficace, permettant par homologie de rester dans une action rapide, parfois saccadée. Le roman ne se perd absolument pas en détails et descriptions qui viendraient freiner l’enchaînement des actions ; les adjectifs sont également très peu présents.

 

Après un encart rapide sur le style, revenons au tissu narratif en lui-même. Une fois la première histoire terminée, malheureusement, le roman perd tout son intérêt. En effet, le patient (qui aurait mérité un nuancier bien plus étendu de qualifications, d’explications, d’histoire personnelle) disparaît en quelques lignes, et sa mort est annoncée très rapidement, mettant par là-même fin à la théorie du complot contre le Dr. Nesse, qui plonge dès lors dans une paranoïa exacerbée.  Le personnage de Jonas aurait vraiment gagné à être étoffé, les séances de psychanalyse retranscrites (car annoncées comme troublantes dès l’introduction, sans suite.) et les pensées du patient plus dévoilées. Peut-être est-ce une part de l’ambigüité que voulait lui donner l’auteur, mais Jonas paraît à ce point hermétique, non plus étrange ou mystérieux.

 

De même, les personnages féminins, à l’exception de Leticia, la première fille du Docteur, se voient dépeintes de façon très fade : les dialogues, pourtant assez présents, les placent en retrait des inspecteurs et même des bribes d’existence annexes de ceux-ci qui font office de véritables intrusions inutiles dans le déroulement narratif. Ce roman se disperse dès la seconde histoire, de façon inexorable.  La plus grande déception est l’absolu raté de la tournure fantastique qu’aurait pu (et dû) prendre le roman dans la seconde partie. Ce champ alternatif des possibles aurait probablement donné au roman et à l’histoire (intéressante au départ) le souffle qui lui manque à la fin du premier tiers : l’on aurait aimé trouver une tombe vide, une vengeance fabuleuse fomentée sur des années entières, et le meurtre de toutes les femmes de la famille par le fascinant Jonas. Seulement il n’en est rien. Le corps est inerte, seule une voix persiste, mais la folie du Dr. Nesse est déjà soupçonnée, presque prouvée.

 

Enfin, le dénouement de l’affaire (de la triple affaire de meurtre, dirons-nous) ne tient que sur quelques paragraphes et n’exprime en rien une volonté d’éclaircissement : l’obscurité et même l’opacité sont de mises. Les mystères semés tout au long du roman (le corps enterré en indigent de Jonas, les lettres anonymes, les coups de fils d’outre-tombe) viennent se dissoudre dans une explication par trop réaliste et arbitraire, comme si, au fond, ces années d’enquête n’avaient contenu que des filatures manquées et de l’encre versée en pure perte. Un roman frustrant sur bien des points, en somme.

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25 juillet 2014 5 25 /07 /juillet /2014 06:18

 

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Après un an de pause, je remets officiellement en service Hendiadyn, petit blog littéraire qui ne demande qu'à être lu, critiqué, commenté par les passionnés de littérature d'hier et d'aujourd'hui.

 

Je me permets donc un petit point personnel sur l'année qui s'est écoulée après ma dernière note dans ce blog.

Ce fut donc l'année des concours, et donc l'année de l'extrême limite. Un point de rupture a été atteint, après six années de bons et loyaux services post-bac. Une année de rencontres, de surprises, de déceptions, de remise en question surtout. Un été paradoxalement sombre vient couronner ces mois compliqués, mais me permet d'en tirer des enseignements qui me feront vieillir plus vite. Faire des tris drastiques. Reprendre les choses autrement. Je n'en suis pas fâchée, plutôt soulagée. Cette année l'aliénation m'a rattrapée, et je me suis éloignée de ce qui m'avait amenée ici. Je n'ai pratiquement pas lu, et je le regrette beaucoup, car j'ai perdu en cours d'année l'envie le lire, le souffle de l'écriture, l'absolue fascination du mot juste, au bon moment, ainsi que la vertu carthatique du fragment, de l'histoire sans conséquences, qui permet de ne pas sombrer dans la folie. 

 

Académiquement, je choisis de m'orienter vers les langues étrangères et l'enseignement à l'étranger, mais c'est une autre histoire.

Littérairement, je retiendrai de mes quelques années passées dans le supérieur trois rencontres d'auteurs, essentiellement, qui ont eu lieu principalement grâce à Laurent Demanze, professeur émérite de littérature française à l'ENS de Lyon, qui mérite tout le respect et l'admiration pour son implication et son travail permanent à nos côtés : Vincent Delecroix (auteur notamment de l'excellent Ce qui est perdu), Tanguy Viel (Paris-Brest, Cinéma) mais surtout Pascal Quignard, qui est, et restera, ma dernière rencontre littéraire essentielle et indélébile. 

 

Viel, lors d'une rencontre privilégiée durant un atelier de lectures et d'écritures contemporaines, nous a parlé avec enthousiasme et lucidité de son travail d'écrivain. De sa collaboration avec Minuit, de ses difficultés à parvenir à la publication, de ses relations avec le monde littéraire, et surtout, de son rapport à l'académisme. Lors du dialogue que nous avons eu avec lui sur ces sujets, il avouait faire une stricte séparation entre l'écriture et l'enseignement, qu'il a résumé en ce petit aphorisme modeste :

 

"On ne peut pas être juge et parti.

J'ai choisi d'être un parti, j'ai choisi d'être écrivain."

 

 

Viel a raison. Et comme lui, je choisis d'être écrivain.

 

Après les Veuves Blanches donc, toujours disponible aux Editions du Net, une nouvelle écriture, légèrement plus ancrée dans la réalité et l'Histoire, mais toujours aussi psychique et intimiste, a pris place depuis quelques semaines, et un manuscrit naîtra, comme souvent, de quelques nuits sans sommeil.

 

Je reprends donc mes notes sur les ouvrages rencontrés en librairies, par hasard ou non, et vous invite à me conseiller des livres, des auteurs, des expériences littéraires. N'hésitez pas à me contacter par le biais du formulaire à droite, ou par commentaires.

 

 

Merci aux lecteurs et lectrices qui, malgré le silence, sont toujours venus vérifier si, dans un sursaut, je ne m'étais pas réveillée. :)

 

 

 

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27 octobre 2013 7 27 /10 /octobre /2013 18:41

 

 

JOUR IMPORTANT : LE 24 OCTOBRE SIGNE LA SORTIE DES VEUVES BLANCHES :)

 

 

les-veuves-blanches-celia-m-grzegorska.jpgAprès avoir pris quelques temps pour finaliser ce manuscrit (je reprendrai les critiques très bientôt, promis !) et grâce à l'opportunité offerte par la Journée du Manuscrit et les Editions du Net, vous pouvez vous procurer ledit livre en cliquant ICI.

 

(vous pourrez par la suite le commander sur Amazon, Fnac et Chapitre, mais c'est mieux de le commander sur les Editions du Net si vous soutenez les petits éditeurs :))

 

Résumé : Quatre voix s'élèvent au milieu du silence du domaine. Quatre voix hantées par les différents affres du corps et du cœur, livrent à partir du lieu clos de leur chambre les déferlements de leurs pensées, qu'il s'agisse du cauchemar, de l'amour agonisant, de la mort en sommeil ou de la volonté de se plonger dans les ténèbres de l'oubli. Les veuves blanches se moquent et dirigent les espoirs ainsi que les illusions de celles qui s'éveillent dans l'interstice de l'aube, là où la mémoire est incomplète, là où les sensations fourmillent, entre l'indicible et le trop furieusement intime.

 

Pour ceux qui m'ont demandé plus d'explications, voilà celle que j'ai donné et qui dévoile un peu plus sur le contenu du livre : il y a quatre personnages, quatre voix féminines qui s'avèrent être reliées par des liens de sang (deux filles, leur mère, et une petite fille). Il y a donc quatre visions de la vie, une fois la nuit venue. Le livre décrit plusieurs situations : la grand-mère est sur le point de mourir, et donc chaque plongée dans le sommeil peut-être synonyme de sa dernière nuit, l'une des soeurs combat une rupture qu'elle ne veut pas accepter et représente plutôt un caractère très mélancolique, l'autre soeur est mariée et mère de la petite fille qui parle. La deuxième soeur semble heureuse en ménage mais est tourmentée par la peur constante de la perte de son mari et par ses anciens amants. Quant à la petite fille, elle propose un point de vue plus charmant, plus enfantin de la vie au domaine qui va être bouleversé par la mort de la grand-mère. Chacune réagit différemment à la perte, à l'enterrement, et au reste ... A vous de voir la suite.

 

Merci à La Cause littéraire, à François Bon et au site Nerval.fr, et à l'adorable lettre de Bertrand Visage des éditions du Seuil pour m'avoir encouragée à continuer dans cette écriture particulière, qui j'espère vous plaira ... en attendant le prochain !

 

Voilà, passez donc par ici, si cela vous intéresse :)

 


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9 juillet 2013 2 09 /07 /juillet /2013 14:52

 

la-baie-vitree-sebastien-brebel-9782818018941.gif(…) et lorsque je t'écoute ta voix semble jeter des lueurs soufrées sur mes mains, tes agissements sont obscurs et ta nudité m'effraie, tes manières sont médiévales et ton visage est une énigme que je ne me lasse pas de scruter, j'ai parfois honte de te regarder tellement je te désire et lorsque tu me repousser j'éprouve un sentiment de terreur sacrée (…) « Contradiction » p.7

 

 

La première nouvelle « Contradiction » est d'une intensité telle qu'il est impossible de ne pas s'y reprendre à deux fois avant d'être certain de n'avoir rien manqué dans tant que de richesse et de renversement. Par son caractère court et sa bidimensionnalité, « Contradiction » parvient à attendrir et à malmener à la fois son lecteur, avant de le plonger dans l'étonnement de la nouvelle à chute. Un très belle réussite à en début d'oeuvre pour la Baie vitrée.

 

Malheureusement, au fil des nouvelles, le filon devient plus faible et s'étiole doucement. La langue est sans aucun doute, belle, souvent pleine de surprises et de formules inattendues qui forment des images intéressantes et menant à la réflexion, cependant, alliée à l'anonymat féminin ou masculin durant ces treize nouvelles, elle ne parvient pas à toucher autant qu'elle le devrait. En effet, ces différentes histoires ne sont gouvernées que par des pronoms (elle et il) et désignent à chaque fois, à force d'énumérations, d'accumulations de caractéristiques, le portrait d'un esprit ou d'un cœur, puis, parfois, la relation entre ces deux anonymes, couples souvent improbables. (l'homme perdu, la prostituée, l'écrivain, l'endeuillée, la malade)

 

Si l'on se prend, au début, au jeu de dessiner en esprit ces visages mélancoliques et souvent douloureux, l'exercice devient de plus en plus difficile au fil de la lecture. En effet, la construction réitérée, qui reprend toujours le même schéma (Elle est …, elle est …) en arrive à perdre le lecteur dans le portrait, et les caractères se mélangent au fil des nouvelles. L'utilisation trop récurrente du conditionnel et du futur projette ces désirs dans une temporalité trop irréelle pour être comprise sans autre indice que celui d'une écriture si étrange. Peut-être faudrait-il en lire une à la fois afin de profiter pleinement du mystère de chacune de ces voix sans nom ?

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7 juillet 2013 7 07 /07 /juillet /2013 13:50

 

 

 

9782081289406_4_75.jpgAprès la furie médiatique, j'obtiens une édition du fameux prix de Sade (refusé). Les 80 pages de l'édition de proche enchaînent les scènes de sexe entre un père et sa fille, qui, au delà de toutes les demandes sordides qu'il lui fait, lui promet de ne pas la déflorer « officiellement » pour laisser ça à son premier amant. Quel délicatesse.

 

L'action se résume aux scènes de sexe, à quelques escapades ratées au restaurant et à des visites de ruines. Les dialogues sont absents, mis à part une exception en fin d'ouvrage, qui n'a pas besoin d'être notée. Les seules paroles autorisées dans cet ouvrage sont les paroles que le père tient à faire répéter à sa fille (« Dis le, « C'est bon papa »). Sur le plan stylistique, peu d'audace ou de virtuosité, juste l'expression féroce du détail, où l'on touche clairement non à l'exhaustivité, mais au malsain.

 

On lit partout « roman choc » « percutant » « intense » ; non. Roman choquant par son thème, voilà tout. N'importe quel témoignage sur l'inceste est immonde. Seulement, en tant que romancière, C. Angot aurait pu en faire un objet bien plus abouti qu'une simple énumération où les seules trois jolies phrases sur la littérature ou le chandail tombé à terre se perdent au milieu des demandes sexuelles incessantes du père.

 

L'ouvrage est refermé. Non pas qu'il n'y ait pas d'émotion – j'en avais tellement entendu sur le sujet que rien ne m'a étonnée dans ce torrent de scènes décrites en détail – mais plutôt de la consternation, et surtout, de l'incompréhension. Pourquoi écrire un tel livre ? Premièrement, pourquoi le faire sachant qu'Angot a publié, il y a plus de dix ans, l'Inceste, qui relate les mêmes faits ? Deuxièment, pourquoi exposer tant d'horreurs au yeux d'un public littéraire qui oscille, lors de l'achat entre curiosité et voyeurisme ? Comment avoir l'audace d'appeler cela « roman », et non « témoignage » ? Car si l'ouvrage avait (et je garde le conditionnel, puisqu'ici les intentions de l'auteur m'échappent entièrement) une visée thérapeutique, pourquoi ne pas employer dès lors la première personne et inclure sur le sujet des réflexions personnelle, et une avancée du roman ?

 

Car, désespérément, Une semaine de vacances restent une photographie (ou une vidéo) de quelques jours entiers et viols et de visites touristiques tournant au viol. Tout cela raconté d'une façon extrêmement passive. Par passive, j'entends de manière presque exclusivement en focalisation externe, la jeune femme est marionnette, le spectacle commence et continue, le lecteur tourne les pages. Aucun moment de respiration, aucun moment d'arrêt (et peut-être pour signifier cette spirale incessante, qu'en sais-je, mais tout de même) et de réflexion sur l'inceste, sur l'indignation, la soumission, les sentiments de la jeune femme, du père, d'autres personnes. L'on se contente d'assister, et même l'auteur – car le temps a passé – ne semble pas souhaiter agir sur ce passé en en faisant le commentaire, le procès, ou l'exégèse. Pire, la scène de départ du père où la jeune femme le supplie de rester mériterait à elle seule un épilogue explicatif. Mais il n'en est rien. L'inceste est consommé, le lecteur l'accepte, l'auteur l'accepte, et rien n'arrive.

 

Alors pourquoi ? Comment critiquer un ouvrage « littéraire » qui n'en est finalement pas un ?

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2 juillet 2013 2 02 /07 /juillet /2013 15:25

 

 

Chloy_Schmitt_1.jpg« Clarisse... Son nom sonnait déjà creux. Je l'avais aimée pourtant. Il y a longtemps. Voilà qu'elle avait foutu le cap en me laissant son nom. Il était encore lisse, enrobé de tendresse (les derniers mois, les dernières semaines, ça compte pas). La tristesse s'y accrochait pas, ça coulait, lisse. C'est pas ce qu'on emporte là-bas son nom, on emporte rien que ses emmerdes et un peu de souvenirs. Un nom, ça reste, vide, dans la bouche des autres, au fond, pas loin des molaires, on avale et puis ça disparaît. » Chloé Schmitt, Les affreux, Paris, Albin Michel, p. 99.

 

 

Les affreux : adjectif qui semble, au premier abord, ne concerner étrangement que le personnage principal. Alphonse, victime d'un AVC, se retrouve coincé dans son propre corps, avec pour seule échappatoire un bras et une main. De la bave en quantité. Et bien de l'amertume en bouche.A la manière d'une tragédie programmée, Chloé Schmitt fait croire jusqu'au bout que tout tournera nécessairement mal. Après quelques pages d'une vie quotidienne que l'on devine routinière et lassante, l'accident survient. Puis c'est l'enfermement. Le regard fixe du personnage fixe les mouvements des autres, les transforme, les digère dans la salive qui ne cesse de couler le long de ses joues et que Clarisse, sa femme, s'évertue à essuyer avec tendresse.

 

Deuxième acte de la tragédie : Clarisse perd son emploi, devient sujette aux TOC du ménage, ne cesse de balayer l'appartement, ses soucis, les sourires. Elle disparaît rapidement hors du regard impuissant d'un mari que l'on apprend adultère, et qui rêve au genou parfait de Lili (Pauline, son amante) alors que sa femme boîte en marchant jusqu'à l'échafaud. Elle se suicide peu après. Tombé de rideau.

 

L'acte trois se résume en un retour aux sources : Alphonse est confié à son frère qui profite allègrement d'Annabelle, une jeune étudiante en lettres anglaises qui se prend d'affection pour Alphonse. La seule qui ne répugne pas à toucher sa main libre et tremblante. Tentation d'une histoire d'amour : jalousie et tromperies du frère d'Alphonse qui se révèle chômeur et violent, le tableau final promet. Mais reste un peu d'espoir que je ne dévoilerai pas ici. Pas de miracle, juste une fin amèrement heureuse.

 

Les affreux est un roman qui porte bien son nom. Il dégouline d'aigreur : le personnage principal aurait souhaité une autre vie, avec une autre femme, et ne parvient que rarement à être reconnaissant. Le personnel médical, incisé jusque dans la moelle, n'est pas remercié, mais autopsié. La noirceur de l'ouvrage ne trouve que très peu de lumière, le fil rouge est plutôt d'un noir corbeau, et l'on a des difficultés à trouver réellement l'envie de continuer. Je m'attarderai plutôt sur le personnage d'Annabelle, mon préféré dans l'histoire, qui a rendu la fin du livre bien plus intéressant que prévu. La fraîcheur de la jeune femme, les pauses anglicistes, et le manège incessant de l'étudiante redonne à un livre souvent sclérosé un dynamisme non négligeable.

 

Déception sur la fin, inattendue certes mais trop abrupte, comme si elle avait été désignée comme voie de secours, faute de mieux. Globalement je n'ai pas été convaincue par Les affreux, qui, en partant d'un mutisme forcé, s'avérait être une bonne idée de départ. Alors sans doute, un livre « choquant » en ce qu'il est obscur et percutant par un vocabulaire mêlant le vulgaire et la désillusion. Cependant la trop grande acidité du personnage, d'une Clarisse trop esquissée (alors qu'Annabelle est pour sa part très réussie) ne m'ont pas réellement retenue entre les pages. La force aurait pu être distillée, elle n'en aurait été que plus convaincante. Ici, elle semble manquer sa cible.

 

 

(c) Image provenant de l'interview du site de Sciences Po Paris, article lisible ici.

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Il a alors fallu décrire cet autre monde, entre les pages, derrière les caractères, esquissé à l'encre des souvenirs. J'étais là, à cet instant précis. Un coeur mort ravivé par ces écrits. Il est de ces passions qui ne se réfrènent pas, qui dévorent l'existence et l'esprit. J'écris depuis que j'en suis capable, les mots sont le poudroiement de mes joies comme l'élixir de mes douleurs. A travers les changements de vie, les pensées ondoyantes, les sursauts de l'âme, l'encre reste sous ma peau, derrière mes paupières, glisse entre mes doigts. Je n'estime pas une présentation comme forcément nécessaire : l'identité passe, s'esquisse ou s'envole. J'étudie la littérature et ses méandres, je m'y noie consciemment et en respire les souffles manqués. L'art dépeint mes jours, qu'il s'agisse des mots, des films, de mélodies, de photographies, de répliques ou de pas de danse.

Ces pages seront celles de critiques de livres contemporains, de citations plus ou moins anciennes, d'impressions éphémères ou de tribulations quotidiennes. Puisque les lettres ont remplacé mon coeur battant ; puisque l'encre, à elle seule, dit absolument tout, bienvenue ...

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