Mardi 27 janvier 2015 2 27 /01 /Jan /2015 03:45

questionmarkJe ne reviendrai pas sur les évènements du 7 janvier en tant que tels, mais préparez-vous à de nombreuses prétéritions et précautions. Le but ici n’est pas de soulever un débat, simplement de vous montrer un point de vue particulier que j’avais envie de partager parce qu’il me fait réfléchir.

 

J’ai lu beaucoup de témoignages émus, sincères, révoltés, malheureux, désespérés. Je les soutiens et les comprends, j’ai également une grande pensée pour les familles des victimes. Cependant je n’alignerai pas les mots que vous avez déjà lu des milliers de fois (piochez : horreur, ignoble, incroyable, etc.) Je suis une cynique qui pense très sincèrement que nous terminerons tôt ou tard dans une contre-utopie digne d’Orwell. Je me situe dans le camp du choc et du désespoir quant à l’avenir, mais je ne m’étendrai pas car je ne veux pas le faire.

 

Bien sûr, le slogan « Je suis Charlie » avait une portée symbolique forte ayant pour but de montrer une France meurtrie mais toujours debout. Mais très honnêtement, j’ai été écœurée par l’hyper médiatisation de la chose, et la déferlante d’hyperboles, de glose larmoyante par certains de mes contacts. Je ne critique pas l’engagement de ceux que je sais très dévoués à ces causes, et je les respecte. Ce que je respecte nettement moins, c’est le besoin d’en faire toujours plus dans le pathos de certains, dans leurs photos, leurs statuts (un par heure pour certains), alors qu’ils n’avaient jamais touché ni Charlie Hebdo, ni un seul quotidien satirique auparavant, et ne regardent qu’à peine les informations. Bref.

 

La même chose s’applique au mouvement « Je ne suis pas Charlie » : le fameux mouvement antithétique qui se devait de naître. Encore une fois, je respecte ceux qui portaient ces valeurs depuis longtemps, et les maintiendront une fois l’engouement médiatique terminé. Je respecte nettement moins ceux qui lançait l’ardente négative par pur esprit de contradiction et de provocation, ne faisant qu’emprunter le nom d’un journal pour donner un prétexte au flot inextinguible de paroles plus gonflées par l’ego que par l’envie de réellement faire sens.

 

Beaucoup ont soudainement, intensément élevé la voix et se sont tus immédiatement après, voilà ce que je reproche aux deux parties. Mais ce n’est pas réellement le sujet. Je veux avant tout parler du rôle de l’Education Nationale, et surtout, de ses professeurs, après ces évènements.

 

Cette année j’ai fait le choix de travailler dans un programme qui encourageait l’intégration des élèves nouvellement arrivés en France dans le cadre du diplôme de Français Langue Etrangère mais aussi dans le cadre périscolaire de réinsertion et de soutiens aux jeunes les plus en difficultés sur le plan scolaire, judiciaire, social. Alors sortons les chiffres. Sur les 25 jeunes que je côtoie et qui sont dans ce programme, 23 sont issus de familles musulmanes et ont pour religion l’Islam.

 

Je savais que les recevoir après cette semaine de janvier allait être compliqué. Et un mardi, un de mes élèves est arrivé avec une punition. D’habitude, celles-ci se bornent à des heures de colle ou des phrases à copier, cette fois il s’agissait d’une « réflexion personnelle » sur les attentats. Le professeur conseillait de bien développer le point de vue de la liberté d’expression. « Etrange devoir. » ai-je laissé échapper. Pas de colère ni de violence chez le jeune, qui a juste baissé la tête et qui m’a dit : « Depuis les attentats, ils pensent qu’on va tous se transformer en monstres et tuer tout le monde. » Un grand « ils » pour désigner certains profs.

 

C’était de l’amertume, de la déception. Une jeune fille qui porte le voile, et qui ne connaissait pas l’autre élève (ils sont tous d’établissements différents pour éviter de les replonger dans leur quotidien) a ajouté « C’est vrai, mais maintenant mes sœurs et moi on ne sort plus depuis qu’on s’est faites agresser. » Un troisième (encore d’un établissement différent) a raconté qu’il était systématiquement mis à la porte d’un cours depuis le 7 janvier. Un autre que tous les musulmans d’une classe n’avaient pas eu le droit à la parole pendant un débat. Tous acquiescent. Peut-être exagèrent-ils. Peut-être appuient-ils sur le rôle de victime, me direz-vous. Mais la plupart sont en échec scolaire, en difficulté, voire en contentieux avec la justice pour de graves affaires d’agressions. D’autres sont seulement précoces et cherchent seulement à concilier vie familiale complexe et envie de faire le métier qui leur plaît. Ils sont tous très différents, ne sont pas forcément amis, certains sont même les bourreaux des autres. Le mensonge ne me semblait pas au programme, et je n’écris pas cet article pour le plaisir de défendre ces jeunes qui parfois ont fait des choses indéfendables.

 

Même si je ne veux absolument pas généraliser, j’ai été immensément déçue des réactions de certains enseignants, et ce dans plus de cinq établissements différents. Evidemment, je ne dis pas que tous les collèges et lycées cachent des subjectivités suspectes et prêtent à prendre quelques petites revanches personnelles quant à leur propre intolérance. Mais voyons la réalité en face : la règle imposée par le Rectorat était de faire une minute de silence, à midi, le 8 janvier. Tous les établissements l’ont respectée. Mais ensuite les profs sont montés avec leurs élèves. Et personne ne sait ce qu’il s’est passé dans les classes, que ce soit à Henri IV, en Normandie ou dans une ZEP de grande ville comme de province. Certains professeurs ont été suspendus, d’autres rappelés à l’ordre ou blâmés pour certains propos à caractère personnels. Beaucoup ont tenu à organiser des débats. Les jeunes m’ont dit que certains s’étaient très bien passés, et que d’autres avaient vraiment mal tourné, sans encadrement, et pire, volonté d’encadrement.

 

Les jeunes que j’avais face à moi n’étaient pas violents, ni haineux, ni revanchards, ils ne voulaient pas d’autres morts et dénonçaient l’acte des terroristes. (« Ce ne sont pas des musulmans, ce sont des fous. »  « Nous on veut pas être mêlés à leur guerre, peut-être que les images ont été insultantes pour nous, mais on a pas le droit de tuer des hommes seulement pour des dessins. » « J’ai honte de ces gars là. ») Ils étaient respectueux, calmes, et exprimaient avant tout leur incompréhension face à la réaction de certains enseignants.

 

Tous avaient un point commun : on les avait fait taire lors du débat, ou on leur avait reproché le droit au silence, selon les cas. Leurs questions, celles qu’on ne leur a pas laissé poser en classe ou qu’ils gardaient en eux, les voici telles qu’ils les ont exprimées :

 

« Mais pourquoi dans ce cas, quand la prof d’arts plastique nous a demandé de faire une caricature, les autres ont eu le droit de faire Mahomet et moi j’ai eu une heure de colle parce que j’ai seulement demandé si je pouvais dans ce cas caricaturer Jésus ?  Quand j’ai dit « Madame, ça devrait être ça l’égalité » j’ai pris deux heures au lieu d’une heure.»

 

« Pourquoi je me suis fait exclure du collège et qu’un prof a appelé mon père en disant qu’il me donnait les mauvaises valeurs juste parce que je n’ai pas voulu parler lors du débat ? »

 

« Pourquoi le vendredi il n’y a pas du tout de viande à la cantine et que moi quand je refuse une assiette de porc on me regarde bizarrement ? »

 

"Pourquoi quand j'ai demandé si on pouvait parler aussi des attaques contre les mosquées le prof m'a dit "Non, ça c'est normal." ?"

 

« Pourquoi j’ai dû retirer ma main de Fatma alors que toutes les filles portent leur médaille et leur croix de baptême chrétien ? »

 

« Pourquoi on a pas le droit de vouloir expliquer que l’Islam est une religion de paix et pas de sang pendant le débat, et par contre les autres parents demandent à ma mère de leur donner des gâteaux d’après le Ramadan et sont vexés quand elle ne veut pas et disent qu’elle ne partage pas ? » (celle-là est absurde à souhait, mais je l’atteste.)

 

Je réfléchis encore aux réponses.

 

Attention une fois encore, je ne cautionne nullement les élèves qui ont pu faire violemment l’apologie du terrorisme lors de ces débats, ou sur les réseaux sociaux. Mais je ne cautionne pas non plus les profs qui se sont permis d’utiliser ces débats et cette tragédie pour afficher plus clairement un ethnocentrisme français, chrétien, ou que sais-je.

 

J’ai beaucoup entendu de la part des élèves de confession musulmane, ces dernières semaines : « Si les gens nous voient comme ça, j’ai honte d’être musulman. »

 

De mon côté, plus j’entends que ce type de choses se passent derrière les portes fermées des classes, plus j’ai honte d’être prof.

Par hendiadyn - Publié dans : Tâches d'encre
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Mardi 13 janvier 2015 2 13 /01 /Jan /2015 06:31

 

09cauchemarInsomniaque fait partie du quintet de mots toujours utilisés pour me décrire. Non parce que la lumière du jour me déplaît. Non parce que la fatigue est absente. Bien au contraire, mes nuits sans sommeil m’épuisent réellement. En tant que synesthète et obsédée de la mémoire, la mort par les songes est vraiment l’une des choses que je chéris le plus ici-bas, mais qui est devenu de plus en plus rare ces dernières années.

 

Evidemment, s’il existe quelques poudres bienfaisantes et destructrices pour aider à l’endormissement rapide et sans douleur, cautionnées par la bienveillance du médecin traitant et des cernes languissantes, inutile d’espérer conduire une journée classique sans un flottement distant ou quelques hallucinations. Inenvisageable à long terme, donc.

 

Les solutions les plus évidentes n’aident pas. Qu’il s’agisse de lecture à la chandelle ou de berceuses sous forme d’écran, la vision est trop fortement impliquée pour ne pas permettre au cerveau d’échapper à un autre cycle de sommeil, et soudain, il est cinq heures du matin. Le noir total et la privation de tous sens n’est pas une alternative envisageable pour les fous selon Aristote (comprenez, ceux qui réfléchissent vraiment beaucoup trop) car l’obscurité et le silence engagent l’esprit à toutes les pensées les moins objectives et les plus mélancoliques possibles. Encore une fois, il est rapidement cinq heures du matin, ou de ces horaires qui promettent des aurores frustrées et épuisantes.

 

Voici donc une solution alternative : la littérature audio. Ricanent les adultes qui veulent ou Freudiens traumatisés par la comptine, mais l’on trouve d’excellentes choses, dans le commerce, ou encore plus rapidement et gratuitement sur Internet. Mon approvisionnement personnel et chronophage se fait sur litteratureaudio.com, qui thésaurise énormément de belles voix comme de beaux extraits ou livres entiers.

 

Mes préférences vont aux contes, au folkore, mais aussi aux nouvelles inconnues. Des choses courtes, sans éclats de voix ni musique, pour ne pas être réveillée par la suite. J’ai ainsi pu découvrir les contes burlesques et facétieux d’Armand Sylvestre, comme la verve fantastique d’Erckmann-Chatrian, que je recommande vivement au passage.

Si l’expérience vous tente, trouvez-vous un donneur de voix qui vous convienne, et parcourez ses lectures. En écoutant avec attention et en y ajoutant un zeste d’imagination, il est difficile de ne pas se concentrer assez pour ne pas épuiser les dernières barrières de l’esprit face au sommeil, et surtout, pour éviter toute question métaphysique insoluble engendrée par la nuit. Je ne crie pas au miracle, mais l'expérience en vaut la peine.

 

Je tiens donc à remercier chaleureusement mes donneurs et donneuses de voix favoris(tes) : Bernard, Cocotte et Orangeno, avec une mention spéciale pour cette première nouvelle, La lettre volée, d’Edgar Poe, qui m’a offert bien des nuits paisibles.

 

 

Référence picturale :

Le Cauchemar.
Johann Henrich Fussli. Huile sur toile. 1782. Francfort. Goethe Museum.

Par hendiadyn - Publié dans : Tâches d'encre
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Mercredi 24 septembre 2014 3 24 /09 /Sep /2014 15:05

petronille-481726-250-400« J’ai regardé vers le lieu le plus noir et j’ai vu et entendu des bijoux. Leurs éclats multiples bruissants de pierres précieuses, d’or et d’argent. Une reptation serpentine les animait, ils n’appelaient pas les cous, les poignets et es doigts qu’ils auraient dû orner, ils se suffisaient à eux-mêmes et proclamaient l’absolu de leur luxe. A mesure qu’ils s’approchaient de moi, je sentais leur froid de métal. J’y puisais une jouissance de neige, j’aurais voulu pouvoir enfoncer mon visage en ce trésor glacé. » (p. 10)

 

L’intrigue de Pétronille : au cours d’une séance de dédicace, Amélie Nothomb / la narratrice rencontre enfin de visu l’une de ses correspondantes de papier, et choisit d’en faire sa compagne de beuverie. Hymnes conjoints à l’amitié étrange et à l’amour du champagne – et je maintiens l’hypallage possible. S’en suivent les aventures de Pétronille et Amélie, de Londres au réveillon neigeux et accidenté sous pluie de champagne, toujours.

Pétronille se modèle sur d’autres romans à qualités autofictives, comme Ni d’Eve ni d’Adam ou encore le Sabotage amoureux. Fondées sur des faits réels, la littérature permet de s’en écarter peu à peu pour en enjoliver les contours ou en gommer les défauts. Il m’a fallu attendre la fin du roman pour aller enquêter sur l’existence de Pétronille Fanto, qui s’apparenterait à une jeune écrivaine existante, mais est-ce bien important ?

 

Une fois encore, comme dans Une forme de vie, Amélie Nothomb semble vouloir puiser de plus en plus dans une réalité de personnalité littéraire plus que dans l’imagination pure pour écrire ses romans. Et qui pourrait l’en blâmer ? Rappelons-le, elle reste l’une des seules à lire tout son courrier et à y répondre manuellement, avec la régularité implacable d’une horloge du XIXe siècle. Ce mécanisme inébranlable se devait de réapparaître un jour dans les romans. Ces dernières années donc, beaucoup de citations quant à l’importance de ses lecteurs dans sa vie, d’informations quant à son rythme de vie (pour les néophytes : réveil vers 4h, thé noir sans sucre immonde – selon ses dires propres – puis inspirations fleuve qui donne naissance à plus de quatre romans dans l’année dont seul un est publié en août – celui que vous détenez entre vos mains.) qui peuvent sembler cocasses pour les nouveaux lecteurs, mais presque « déjà-vu » pour les inconditionnels de la romancière.

 

L’on retiendra cependant l’introduction du roman, cité en début d’article, ainsi que la très drôle excursion londonienne de Nothomb chez Vivienne Westwood. Pour ma part, j’ai adhéré totalement à la scène sordide de la roulette russe. Malheureusement, comme il est de mise ces dernières années pour les publications nothombiennes, les intrigues se font trop minces et l’écriture moins dense et mystérieuse. Reste une grande fluidité et une curiosité toujours générée par le renouvellement annuel du roman et cette capacité de Nothomb à happer le lecteur, non d’une façon inintéressante ou mécanique comme le feraient des auteurs accumulant les clichés, mais bien au contraire, d’une façon proche de la fascination, car nul ne saurait prévoir ce qui se prendra place à la prochaine page.

 

Toutefois, le détail récurrent qui gêne le plus étant cette fin trop courte, trop tragique, persistante : le meurtre de l’auteur. Mis en scène avec la roulette russe, il aurait été tout à fait intégrable et intégré au roman, à sa tonalité ambiguë, mais laissé seul ainsi, en un léger paragraphe … cela reste regrettable. Avec Barbe Bleue j’avais fortement l’espoir d’un retour à la fiction fantastique et meurtrière, mais cette veine s’est rapidement fanée. Nous attendrons encore l’année prochaine pour cela, sans aucun doute.

 

Par hendiadyn - Publié dans : Caractères de notre siècle
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Samedi 23 août 2014 6 23 /08 /Août /2014 23:20

la-femme-au-miroir-216145-250-400La femme au miroir esquisse les portraits de trois femmes en récits-gigognes, à quelques siècles d’écart.  Les trois femmes, presque homonymes, ont en commun leur décalage avec leur époque et une conscience perturbée par une identité dictée par leur société.

 

La première Anne (Anne de Bruges, personnage fictif inspiré des béguinages flamands) ouvrant le récit fascine dès la scène d’exposition : entre la lumière de la pièce abritant la jeune mariée et le double miroir emprunté à la duchesse, il faut admettre que Schmitt sait captiver. Le personnage d’Anne est sans doute le mieux dessiné et le plus maîtrisé. Sans avoir le talent de Zweig pour l’écriture et la psychologie féminine (Zweig étant de mon point de vue, le maître incontesté de l’empathie  à court-terme) EE Schmitt parvient à définir les contours d’un personnage éthéré, saisie d’une communion soudaine et presque mystique avec la nature qui la pousse à fuir son mariage et à entrer dans un couvent sous la protection du moine Braindor et de la Grande Demoiselle. En mêlant épisodes à tendance bucolique et poésie naïve de la vierge, Anne de Bruges représente sans nul doute la figure de proue des trois portraits puisqu’elle vient se placer comme fondement des existences et des fins de ses deux autres alter-egos (Hanna et Anny).

 

A mon grand regret, le glissement vers la condamnation finale pour hérésie  est quelque peu rapide et abrupte, mais il fallait bien un bûcher et quelques étincelles pour clore comme il se devait les trois histoires. Laissons cependant un doute planer quant à l’érotisme latent des poésies d’Anne, qui auraient mérité, éventuellement, le développement d’une hypothétique relation platonique avec Braindor depuis leur rencontre en forêt. J’ajoute également une réserve sur un léger décalage linguistique à l’époque de la Renaissance, où la logique des choses aurait peut-être dû supprimer un langage trop vulgaire à certains instants.

 

Hanna von Waldberg hante quant à elle l’Autriche impériale. Afin de conter son histoire, EE Schmitt fait le très judicieux choix de l’épistolaire (ainsi l’alternance entre les récits ne permet pas réellement de monotonie) et ne montre que les courriers envoyés par Hanna à sa confidente Gretchen. Prétendument adoptée à la naissance, mariée comme il se doit à un jeune de la noblesse d’empire, Hanna fait le récit de ses journées guidées par une passion dévorante pour les sulfures et la comédie sociale : l’affirmation passive dans son rôle d’épouse est la seule chose qui parvient, au départ, à la contenter. A ce sujet, il faut décidément admettre qu’ EE Schmitt parvient à introduire dans ces trois récits trois personnages secondaires parfaitement dessinés et essentiels : Ida, pour Anne de Bruges, Ethan, pour Anny, et enfin Tante Vivi, pour Hanna, grande femme aux mœurs légères et aux accoutrements frivoles. A force de conversations sur l’extatique « minute éblouissante », Vivi parvient à débarrasser Hanna d’une langueur de vivre qui ankylosait également ses missives et à insuffler une folie contagieuse, mimétique, dans le quotidien de sa complice.

 

De loin, l’univers épistolaire recréé autour d’Hanna est le plus réussi, notamment grâce à l’intervention historique de la psychanalyse freudienne et de la description rapide mais terriblement efficace des séances avec le Docteur Caligari, du transfert, de la fuite, de la chute. On regrette réellement les ellipses pourtant essentielles au fonctionnement de l’histoire, et les cinq cent pages ne suffiront pas à combler la curiosité du lecteur sur le destin tardif de psychothérapeute d’Hanna.

 

Enfin, la dernière histoire est celle d’Anny, actrice du tout-Hollywood, noyée dans l’alcool, les drogues et le sexe. Il fallait un équilibre plus moderne et plus provocant pour terminer cette trinité, mais le personnage d’Anny, sûrement par sa superficialité affichée, n’a pas réellement su retenir mon attention, c’est pourquoi je n’en dirai que ces quelques mots. La reconversion-rédemption finale semble bien trop miraculeuse et quelque peu forcée pour rejoindre les deux autres femmes, mais qu’importe.

 

La femme au miroir est un roman affublé d’un style efficace : sans se perdre dans des méandres de densité migraineuse ni dans la simplicité affligeante qui peuple parfois les rayons des librairies, EE Schmitt réussit à mêler Histoire, religion et représentations autour du motif complexe de la réflexion et de l’identité. Je conseille vivement aux amateurs d'une littérature reposante mais pas abrutissante.

Par hendiadyn - Publié dans : Caractères de notre siècle
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Vendredi 1 août 2014 5 01 /08 /Août /2014 21:20

Etrange En quelques mots : Le commissaire Espinosa se trouve mêlé à une affaire mêlant psychiatrie et paranoïa. Persuadé qu’il est poursuivi et harcelé par l’un de ses patients, le Dr. Nesse s’alarme lorsque l’une de ses filles disparaît. Trois histoires, séparées par des ellipses, viennent reprendre le cas du Dr Nesse à différentes périodes de son histoire et de son désir de vendetta quelque peu étrange.

 

Le cadre est celui d’un roman policier, dont on rappelle par avance l’inconvénient majeur : l’usage unique. Une fois terminé, le roman perd de sa saveur puisqu’il a délivré toutes ses clés. Outre cette amertume initiale, l’ouvrage semblait présenter un intérêt majeur : celui de reprendre en filigrane l’atmosphère du célèbre cas du Dr Jekyll et de Mr Hide de R.L. Stevenson. Le possible renversement entre bourreau et victime donne une dimension épaisse à la première histoire dans laquelle Jonas-Isodoro est présent. La focalisation externe et quelque peu fragmentée donne bien lieu à la création de points aveugles du récit qui participent à son mystère, toujours dans la première partie, qui se lit extrêmement bien.

 

Sans vouloir une fois encore m’avancer en stylistique puisqu’il s’agit d’une œuvre traduite du portugais, tout ce qu’il est possible de dire est que les structures plutôt simples, fluides, rendent la lecture agréable et efficace, permettant par homologie de rester dans une action rapide, parfois saccadée. Le roman ne se perd absolument pas en détails et descriptions qui viendraient freiner l’enchaînement des actions ; les adjectifs sont également très peu présents.

 

Après un encart rapide sur le style, revenons au tissu narratif en lui-même. Une fois la première histoire terminée, malheureusement, le roman perd tout son intérêt. En effet, le patient (qui aurait mérité un nuancier bien plus étendu de qualifications, d’explications, d’histoire personnelle) disparaît en quelques lignes, et sa mort est annoncée très rapidement, mettant par là-même fin à la théorie du complot contre le Dr. Nesse, qui plonge dès lors dans une paranoïa exacerbée.  Le personnage de Jonas aurait vraiment gagné à être étoffé, les séances de psychanalyse retranscrites (car annoncées comme troublantes dès l’introduction, sans suite.) et les pensées du patient plus dévoilées. Peut-être est-ce une part de l’ambigüité que voulait lui donner l’auteur, mais Jonas paraît à ce point hermétique, non plus étrange ou mystérieux.

 

De même, les personnages féminins, à l’exception de Leticia, la première fille du Docteur, se voient dépeintes de façon très fade : les dialogues, pourtant assez présents, les placent en retrait des inspecteurs et même des bribes d’existence annexes de ceux-ci qui font office de véritables intrusions inutiles dans le déroulement narratif. Ce roman se disperse dès la seconde histoire, de façon inexorable.  La plus grande déception est l’absolu raté de la tournure fantastique qu’aurait pu (et dû) prendre le roman dans la seconde partie. Ce champ alternatif des possibles aurait probablement donné au roman et à l’histoire (intéressante au départ) le souffle qui lui manque à la fin du premier tiers : l’on aurait aimé trouver une tombe vide, une vengeance fabuleuse fomentée sur des années entières, et le meurtre de toutes les femmes de la famille par le fascinant Jonas. Seulement il n’en est rien. Le corps est inerte, seule une voix persiste, mais la folie du Dr. Nesse est déjà soupçonnée, presque prouvée.

 

Enfin, le dénouement de l’affaire (de la triple affaire de meurtre, dirons-nous) ne tient que sur quelques paragraphes et n’exprime en rien une volonté d’éclaircissement : l’obscurité et même l’opacité sont de mises. Les mystères semés tout au long du roman (le corps enterré en indigent de Jonas, les lettres anonymes, les coups de fils d’outre-tombe) viennent se dissoudre dans une explication par trop réaliste et arbitraire, comme si, au fond, ces années d’enquête n’avaient contenu que des filatures manquées et de l’encre versée en pure perte. Un roman frustrant sur bien des points, en somme.

Par hendiadyn - Publié dans : A travers les contrées
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Le livre à venir

Quignard.jpg

 

:)

Qui ?

Pourquoi ?

Il a alors fallu décrire cet autre monde, entre les pages, derrière les caractères, esquissé à l'encre des souvenirs. J'étais là, à cet instant précis. Un coeur mort ravivé par ces écrits. Il est de ces passions qui ne se réfrènent pas, qui dévorent l'existence et l'esprit. J'écris depuis que j'en suis capable, les mots sont le poudroiement de mes joies comme l'élixir de mes douleurs. A travers les changements de vie, les pensées ondoyantes, les sursauts de l'âme, l'encre reste sous ma peau, derrière mes paupières, glisse entre mes doigts. Je n'estime pas une présentation comme forcément nécessaire : l'identité passe, s'esquisse ou s'envole. J'étudie la littérature et ses méandres, je m'y noie consciemment et en respire les souffles manqués. L'art dépeint mes jours, qu'il s'agisse des mots, des films, de mélodies, de photographies, de répliques ou de pas de danse.

Ces pages seront celles de critiques de livres contemporains, de citations plus ou moins anciennes, d'impressions éphémères ou de tribulations quotidiennes. Puisque les lettres ont remplacé mon coeur battant ; puisque l'encre, à elle seule, dit absolument tout, bienvenue ...

Vos contributions, questions, échanges, dialogues sont à la fois espérés et appréciés ! :) 

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