Dimanche 27 mai 2012 7 27 /05 /Mai /2012 01:51

5« Mais la tendresse continuelle, c’était monotone et peu viril, et elles n’aimaient pas ça. Il leur fallait des délices, les montagnes russes et les toboggans de la passion, des passages de la douleur à la joie, des angoisses, des bonheurs soudains, des attentes, des espoirs et des désespoirs, la sacrée passion avec son ignoble ribambelle d’émois et ses théâtraux buts de vie. (…) O tristesse, devoir être méchant par bonté. » (éditions Folio, page 811)

 

1935. Genève, Suisse. Ariane d’Auble, noble aristocrate dernière héritière d’une immense fortune et de manières inpénétrables, est mariée à Adrien Deume, membre B de la Société des Nations, pauvres petit laquet des grands, prêt à tout pour plaire à ses supérieurs, et surtout au seigneur Solal du royaume d’Israël. Solal, amoureux éconduit dès la première page par Ariane sans que Deume ne le sache jamais, se fera silencieuse durant les quatre cent premières pages. Il est facile d’espérer le retour de quelqu’un, et de languir pour quelques bribes de dialogues.

 

Mais cela n’arrive pas. Solal reste silencieux, digne, noble, et le quotidien d’Adrien Deume prend une place désagréable, cousu de monologues intérieurs dont la subtilité m’échappe. Leur trivialité m’a agacée de nombreuses fois, et la beauté de certains extraits s’est trouvée complètement gâchée par quelques mots mal placés ou trop osés au cœur des phrases. L’absence de la séduction m’a atterrée : un chapitre seulement pour un monologue arrogant et un silence indifférent, puis amoureux du côté féminin. L’amour des débuts fané par les invocations trop nombreuses, même si le burlesque des situations sentimentales annonce quelques sourires sarcastiques. La multiplicité des points de éparpille l’intrigue, l’enrichit parfois mais la dérange souvent …

 

Des légers drames qui restent distants car trop détaillés : l’amour devrait être fait d’ellipses. Puis, le temps du couple des sublimes. Dans la noblesse d’une passion sans visage et sans parole, Solal et Ariane s’enferment dans les hôtels pour ne vivre que comme deux miroirs sans tain. Le Seigneur parvenant un temps à garder l’illusion de la perfection, l’ouvrage donne une vision de la soumission féminine (et pourtant distinguée) par amour qui se révèle aussi ridicule que bouleversante. Cohen, du haut de sa place de marionnettiste, fait preuve d’un cynisme amoureux parfaitement aiguisé, trop pour les initiés. La partie des sublimes n’est que valses de repas, de litotes ; en somme, l’ennui s’insinue dans les longs passages comme dans leur existence, et il semble que l’auteur se plaît à raconter des quotidiens de faux-semblants et d’apparats, y faisant à la fois résonner le vide comme les sentiments qui s’y logent.

 

Sans aucun doute l’amour digne est vainqueur, et les amants effrénés n’ont de cesse de se rapprocher, subtilement, au fil des jours, pour mieux se détruire dans leur solitude commune. D’abord servante puis esclave, Ariane s’abîme dans le désir de plaire ; Solal connaît par cœur la loin du manque qu’il doit provoquer pour être toujours aimé. Le cycle semble éternel, et s’il est une chose que Cohen sait parfaitement décrire, ce sont les dialogues muets qui occupent les amants, dont la vérité n’est que sous-jacente. Les étreintes furtivement décrites, ne restent que les scènes qui ont la beauté de la jalousie littéraire : profonde et sans limites, qui écorchent à la lecture et laissent un goût acide sous la langue.

 

Belle du Seigneur est un véritable vertige, tourbillon de désespoir et d’amertume. Il ne s’apprécie qu’en vue d’ensemble, lorsque la lente et funeste chronologie finit par se dévoiler dans les toutes dernières pages. Il laisse une sensation étrange de déception et d’incomplétude – le conditionnel littéraire dans toute sa splendeur.

 

Il résulte de la lecture de Belle du Seigneur une profonde mélancolie, car la longueur atteint la fatigue et le dénouement n’en est que plus intense, car dévoré très vite, tout comme le cœur des amants. Solal et Ariane terminent leur vie de passion à l’exact inverse de leurs débuts, dans les volutes de l’éther. Les dernières pages sont de loin les meilleures, il aurait suffi d’y ajouter quelque peu de sérieux. A la lecture, la curiosité dompte assez souvent l’ennui mais le jeu d’écriture reste tout de même remarquable. La découverte la plus intéressante, entre le portrait sociologique et l’annonce de la deuxième guerre mondiale, est sûrement la puissance folie du couple amoureux, toujours en sommeil.

 

Et finalement ? L’angoisse répétée d’un amour si violent, mais le regret de son absence, au fond.

Par hendiadyn - Publié dans : Frasques élégantes & livres anciens
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Lundi 30 avril 2012 1 30 /04 /Avr /2012 20:01

« Je ne suis pas la seule hors de moi.

    Réagir. Ne pas ressentir la moindre affinité avec le désespoir des autres. Me défaire de toute familiarité avec l’espèce adverse, celle qui souffre. Me défaire d’Adam, s’il en reste un fragment, balayer sa poussière. Laisser le monstre textuel se servir librement, lui ouvrir le monde, être son instrument, son véhicule, sa langue. Et pendant qu’il travaille, pendant qu’il brode, toucher, goûter et respirer. Ne pas le craindre, l’apprivoiser. Et pendant qu’il relative, lui offrir une enveloppe raffinée, une coquille lisse, souple, afin qu’il puisse exulter au-dedans, utiliser, dévaster, reconstruire, sans jamais fissurer ma façade. Je tiens à garder l’apparence de la sérénité. Les choses glissent sur moi, les évènements n’ont pas d’emprise.

 

Adam n’a jamais existé.

    Il n’y a pas de rupture.

    D’ailleurs, quand vous refermerez le livre, j’oublierai tout. »

 

 

Retrouvez la critique de l'ouvrage de Claire Castillon ici.

 

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Par hendiadyn - Publié dans : Extraits d'oeuvres
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Dimanche 22 avril 2012 7 22 /04 /Avr /2012 05:49

mathias_malzieu.jpgUn bruissement d’ailes. L’oiselle tire une longue bouffée de cigarette. Ses paupières ensevelissent ses pupilles, comme les rideaux à la fin d’un spectacle de marionnettes. Elle étend ses bras jusqu’au bout des doigts, plie ses genoux, cambre ses seins et repousse le sol de ses talons plus qu’iaguilles. Ses pieds graciles quittent le sol, ses ailes se déploient, balayant le nuage de fumée. Onctuosité absolue. Les étoiles se penchent pour la regarder et se cognent aux angles du bâtiment. (…) Ses yeux de comète papiloonent. Je retiens mon souffle, de peur que le rêve auquel j’assiste s’évanouisse. La femmoiselle semble blottie au cœur d’elle-même, fragile comme une flûte de cristal psée sur un tremblement de terre. (Editions Flammarion, Collector, p74)

 

                Dernier né de l’esprit onirique de Mathias Malzieu (écrivain mais également chanteur du groupe Dionysos) Métamorphose en bord de ciel est avant tout la merveilleuse union de l’écriture et du dessin (notamment Benjamin Lacombe et Nicoletta Ceccoli, Adolie Day, Anne-Marie Hugot)

 

En suivant le fil de l’existence de Tom « Hématome » Cloudman, surnommé le plus mauvais cascadeur du monde, Mathias Malzieu réussit une fois encore à associer la douceur et l’amertume en défascinant provisoirement le mythe de Peter Pan. Le héros, enclin à de nombreuses « crises de ciel » multiplie les spectacles où invariablement, son corps s’épuise en chutes et en fracas. Affaibli, puis tristement célèbre après une dernière chute presque fatale, Cloudman trouve son dernier refuge à l’hôpital abrégeant ses espoirs par la découverte d’un cancer. La « Betterave » dont il finira par rencontrer l’allégorie lors d’un songe sous morphine engage une lutte sans fin contre le rêveur.

 

Face à une réalité enfoncée dans la tragédie, Mathias Malzieu place un monde supérieur et chimérique au dessus des chambres d’hôpital : une volière cousue de songes écarlates et de plumes rouges, gouvernée par une femme oiselle, parfaite incarnation féminine d’un Méphistophélès amoureux. Afin d’être sauvé du cancer qui le ronge, Cloudman conclut un pacte dont la condition finale est l’envol dont il avait rêvé durant sa vie humaine : la métamorphose totale en oiseau.

 

Mêlant durant tout l’ouvrage un onirisme digne des contes de fée les plus imaginatifs, accompagné dans la version limitée d’une vingtaine d’œuvres d’artistes illustrant parfaitement les personnages,  à un fatalisme latent conduisant à une mort inévitable, qu’elle soit humaine ou animale, l’auteur fait de Métamorphose en bord de ciel un compte à rebours intriguant, du songe éveillé à la mélancolie de la réalité ; si bien qu’il est diffici1849162399.jpgle d’arrêter le temps de la lecture, si proche du temps de l’histoire.

 

De fait le lecteur amateur d’autres mondes est facilement happé par le mélange de dialogue, de poésie et de personnages jamais communs (l’enfant lune, l’oiselle, les rouges gorges de secours) créant au cours de la lecture un cosmos à part entière à l’intérieur de nos yeux mi-clos. En alternant les images et les points de vue, mais surtout les métaphores filées et filantes, l’écriture de Mathias Malzieu reste un point aveugle dans un  quelconque classement littéraire, renouvellant le merveilleux et le magique toujours marqué d’une lucidité pour le moins acide, donnant un relief douloureux mais exceptionnel à ce genre pour le moins fascinant. Entre le conte cruel et l’histoire pour enfant, Métamorphose en bord de ciel ne prétend pas nous élever, juste pointer l’ailleurs. On se prend d’ailleurs facilement à rêver d’une transposition cinématographique à la Burton pour fixer l’éphémère de la métamorpho se, juste un peu plus longtemps. Peut-être.

 

Note :  Cet ouvrage a été l'occasion de (re)découvrir le dessin somptueux de Benjamin Lacombe (il avait notamment déjà illustré les Contes Macabres d'Edgar Poe) et son site officiel, l'Herbier des Fées, tout à fait extraordinaire.

Par hendiadyn - Publié dans : Caractères de notre siècle
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Mercredi 11 avril 2012 3 11 /04 /Avr /2012 02:10

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        Vanessa Schneider, auteur de deux romans autobiographiques mais également journaliste, s’inspire d’un fait divers recensé aux Etats Unis en 2008, dans la commune de Gloucester (Massachussets) où le lycée de la ville compte soudainement entre ses murs 17 filles enceintes, toutes âgées de moins de seize ans. Après avoir provoqué la démission de l’infirmière et dévoilé l’impuissance de leurs parents face à la situation, les jeunes filles avouent avoir formulé un pacte afin de tomber enceintes en même temps.

 

Premièrement, brisons quelques illusions. Les filles ne sont pas vierges et de façon malheureuse, nous n’en apprenons pas autant sur ce pacte qu’on le souhaiterait en ouvrant ce livre.  A titre journalistique, sensations (non) garanties. L’ouvrage n’a rien d’un roman : il met en scène la transposition des conversations téléphoniques et visuelles d’une journaliste étrangère avec quatre jeunes filles enceintes. Lana, Cindy, Sue et Kylie, à elles quatre, forment la parole hétérogène de l’ouvrage en livrant chacune une parcelle de leur histoire et du pacte.

 

L’on retiendra également l’arrière plan social et quelque peu polémique à propos de l’Amérique d’aujourd’hui, entre familles religieuses à l’extrême et débâcles pour toucher des allocations, accompagnées d’une mère dépressive et sans emploi. Arrière-plan tenant beaucoup de place, doublé d’une intrigue juvénile, reprenant les topoï maint fois vus dans les séries : Lana, la meneuse, est à l’origine du pacte. A quinze ans, elle estime n’avoir besoin de rien d’autre.

 

Les quatre caractères s’esquissent de façon claire et fluide, étonnamment réaliste. Car si le Pacte des Vierges se lit incroyablement vite, c’est notamment grâce à ces quatre voix qui s’enchaînent sans relâche, se contredisent, se trahissent et constituent ensemble un mystère indicible. L’écriture, se donnant uniquement pour retransmission, n’a rien à (et ne veut) rien prouver, et pour cette raison elle parvient à fasciner. Empreint d’oralité, de fuites en avant et de réflexions adolescentes frôlant parfois l’infantile, il glisse sous les yeux et parvient à tenir en haleine malgré ses inégalités. L’engouement face à l’ouvrage peut également s’expliquer à cause du sensationnel qu’il promet, et qui pourtant, au fil des pages, s’estompe et s’annihile presque. Seuls des fragments persistent; aucune vérité n’est foncièrement dévoilée, non comme s’il n’y avait aucune, mais comme s’il manquait encore bien des chapitres et des amendements à ce pacte. Outre les allusions à des pratiques illégales et à un potentiel père commun à tous les enfants, aucune réponse n’est en réalité formulée, provoquant la déception lorsque le dernier mot s’essouffle. Mais la curiosité l'emporte toujours, et nous lisons, encore.

Par hendiadyn - Publié dans : Caractères de notre siècle
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Mercredi 11 avril 2012 3 11 /04 /Avr /2012 02:00

Article publié dans la revue Specimen (Lyon) - voir le site web dédié.

Le Nouveau Radiguet en moins de dix minutes

La fabuleuse épopée de Marien Defalvard et autres écrivains rêvants et rêvés

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Il était une fois Marien Defalvard, brun jeune homme originaire d’Orléans, aux boucles juvéniles et au niveau de langue élevé, qui s’ennuyait à Louis-le-Grand. Ses jours étant devenus monotones après le baccalauréat et l’hypokhâgne, il décida, à quinze ou seize ans (la légende médiatique n’est pas claire) de commencer un roman de mille pages qui le propulserait dans le monde merveilleux de l’édition et de la littérature contemporaine. Alors que l’auteur a dix-neuf ans, le manuscrit-trésor (Du Temps qu’on existait) envoyé par la poste est pris d’assaut par Grasset, s’illustre en remportant le prix de Flore et du premier roman, tout en déchaînant à la fois foudres et passions. Jérôme Garcin (journaliste au Nouvel Observateur) le considère comme un véritable « génie » [1] , Jérôme Dupuis (pour l’Express) plutôt comme un « Justin Bieber des lettres » [2]

Qu’en penser ? Ce Marien s’avère décidément être un jeune homme plein de contrastes et cousu de paradoxes. En effet, il affirme ne pas regarder la télévision et ne pas être amateur des moyens de communications modernes, mais s’empresse de répondre lui-même, souvent outré et loquace, aux commentaires des internautes laissés sur les articles en ligne [3].  Ajoutons également qu’il déclare avec modestie avoir été un « élève brillantissime[4] » sans avoir lu Proust, Rimbaud et Aragon mais affirme sans ciller : « Oui, j’ai fait hypokhâgne machin [5]» (sic) ce qui ravira tous les habitués du système. Il en profite d’ailleurs pour ranger les auteurs du Nouveau Roman ainsi que leurs successeurs dans un cercle d’ « indigents » souffrant d’un manque terrible de vocabulaire. (pour une future entrée au colloque de Cerisy, il faudra repasser) Le décor est planté, mais ne jugeons pas l’œuvre d’après l’homme, et passons outre.

Au bout des trois cent soixante dix pages réglementaires, me voici en mesure de vous livrer la recette miracle. Pour reproduire chez vous un tel roman et en comprendre la structure, il vous faut :

-          Des modèles littéraires reconnus, respectés, magnifiés à qui vous emprunterez des traits caractéristiques mais que vous nierez catégoriquement connaître pour certains : Baudelaire et son spleen, repris dans tous les tableaux de ciel (environ un toutes les cinq pages) Mallarmé (mots rares et voix blanche) Proust (pour les phrases de trente lignes) Huysmans (et l’Eden aristocrate perdu) Lampedusa, cité ouvertement en exergue d’un chapitre mais résolument copié sur les descriptions infiniment immobiles des couloirs et des pièces mystérieuses de la demeure familiale et enfin Voltaire, pour ses étoiles, allégories de l’anonymat.

-          Une absence d’intrigue : malgré les nombreux voyages et errances du narrateur, la France n’aura jamais paru si figée et glacée que durant ces trois cent pages. L’on a connu des souvenirs plus éloquents. S’esquisse également une sévère insistance sur des phénomènes plus ou moins triviaux, comme un régime uniquement fait de biscottes ou une préférence féroce pour la moutarde[6]. L’humour, s’il est présent, est loin d’être visible dans cet écartèlement stylistique, et il manque à cette tristesse de vivre la fureur qu’inspire souvent la mélancolie, ses écarts, ses sursauts, et non seulement cette apathie rampante qui paralyse la lecture et l’esprit du lecteur, embourbé dans les longues périodes sans pouvoir en ressentir l’émotion ni en suivre exactement le cours. [7] Un seul personnage pour un millier de souvenirs.

 

-          Un paradoxe terrible, poussant le lecteur à s’arrêter sur des phrases absolument littéraires et décidément bien tournées : « Avant encore. Très avant. Où sont-elles passées, les pléthores de collines, les pléiades de nuages, les myriades de boutons d’or, les kyrielles de zéphyrs ? »  (p20) ou  « Il s’agissait de scènes grandioses, perdues, éliminées par des mémoires ; des démolitions préférables et définitives, d’étoiles en lambeaux. » (p123) mais, quelques mots plus loin seulement, le fil se rompt avec un mot hasardeux, une formule fade et malheureuse : « Mais se souvenir, au moins, ce seront un poireau et une conserve, dans le cabas de la vie. » (p20)  , « un gris commun, celui des boîtes à biscuits LU » ou encore « A Paris, la vie était sèche comme un croissant de la veille, une baguette de huit jours »  …

 

-          Une pincée de mots rares (le lecteur frôle le vertige, armé d’un Petit Robert, voire perfusé d’une haute dose de paracétamol) étrangement mêlés à des néologismes, anglicismes, ou accidents sonores qui brisent la fragile harmonie que Delfalvard aurait pu créer s’il avait su garder ou même se réapproprier (et c’eût été un exploit, cette fois, notable) le véritable style de ses modèles durant tout son ouvrage. (j’accuse en cela une utilisation regrettable de termes comme « glauquissime » « groggy »  « marronnasse » « garde-chiourme » « tellement busy » -  fictions ou réalités,  mais ayant toujours le funeste don de rompre l’élan des lettres, de raccrocher aux différentes tentatives de lecture)

 

-          Une syntaxe torturée : anacoluthes, asyndètes et autres caprices de ponctuations ou jeux de langage (« le paysage irisé, crispé, crissé, crissant de bleu clair » (p14)). Des répétitions trop nombreuses, et les sujets sans cesse disloqués accentuent cet effet d’abîme entre l’atmosphère générale, teintée de mélancolie, et la forme tentant d’en retrouver le chemin.

 

-          Une furie médiatique, positive comme négative, qui certes ne fait qu’amplifier le mouvement mais augmente mesquinement la pression du deuxième roman pour le jeune homme, ainsi que des photographies promotionnelles oscillant entre le dandy émanant d’un tableau de maître et le jeune branché en jeans et baskets, floues. (pour le mystère) Il faut que naisse un personnage, non un écrivain.

Mélanger tous les ingrédients, ajouter un soupçon de poudre aux yeux et autant d’arrogance que vous le souhaitez, pour le goût (point trop n’en faut, tout de même, l’amertume arrive vite) ; placez le tout au four durant quelques mois. Exhibez fièrement en librairies.  

En somme, malgré les apparences, l’ouvrage de M. Defalvard semble être un immense exercice de style, sans foi ni âme. Si le narrateur s’acharne et s’écorche à nous décrire ses paysages perdus, il ne fait que délaver ses couleurs en tentant vainement de les peindre, et l’âme potentielle de telles mémoires ne cesse de se dérober au fil des pages.[8]  Les émotions se sont perdues quelque part sous les figures de style, et même l’amour, la mort, semblent guillotinées au profit d’un épanchement sur ces tableaux bien trop détaillés et finalement, ne marquent pas nos souvenirs. Seul le souffle coloré, exploité à travers de nombreuses nuances, aurait pu être intriguant s’il ne souffrait pas, lui aussi, de cette exubérance acharnée.

Qu’en est-il alors de tout ceci ? Pourquoi choisit-on cette plume ? Car, comme je l’ai annoncé plus tôt, il y a là avant tout un personnage enclenchant un redoutable mécanisme commercial. Que devient Myriam Thibault, lycéenne ayant publié Orgueil et Désirs[9] à 17 ans ? Plus jeune que Defalvard, elle écrit un roman cynique et désabusé à mi-voix masculine, et pourtant est passée sous silence.  Qui se souvient du premier roman 2010 de chez Grasset, Requiem pour Lola Rouge, de Pierre Ducrozet, pourtant percutant par son style tranché et ses évadées oniriques ? Ces deux écrivains, pas assez médiatiques ? Originaux ? Hors du temps ? Le monde littéraire semble faire des choix que la raison ignore ; mais laissons le dernier mot à Raymond Radiguet[10], reconnu pour son talent précoce:  «Tous les grands poètes ont écrit à dix-sept ans ; les plus grands sont ceux qui parvinrent à le faire oublier.» 



[1]  http://bibliobs.nouvelobs.com/romans/20110713.OBS7001/un-genie-de-19-ans-pour-la-rentree.html

[4] Voir l’émission télévisée On n’est pas couché datant du 24 septembre 2011.

[5] Idem.

[6]   p247 « il avait essayé de m’initier à la religion, aux caresses et à la mayonnaise  (mais moi je défendrai toujours la moutarde, contre le monde entier je défendrai la moutarde) »                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                    

[7] p57 Le narrateur écrit d’ailleurs, à propos de son père, ce qui semble être son anti-modèle :  « (…) il rédigea encore cinq romans de taille raisonnable, de mœurs ou de genres très datés, plein de simplicité, des aventures précises, tendues comme des toiles, des romans qui, comme des droites, commençaient en un point et cessaient en un autre, lointain et clair, avec une facture reconnaissante.»

[8]    A l’image d’Orphée poursuivant Eurydice, l’essence même des choses s’estompe brutalement lorsque quiconque cherche à les regarder en face ou du moins, à les écrire dans leur vérité : « Mais Orphée, dans le mouvement de sa migration, oublie l’œuvre qu’il doit accomplir, et il l’oublie nécessairement, parce que l’exigence ultime de son mouvement, ce n’est pas qu’il y ait œuvre, mais que quelqu’un se tienne en face de ce « point », en saisisse l’essence, là où cette essence apparaît, où elle est essentielle et essentiellement apparence : au cœur de la nuit. (…) La profondeur ne se livre pas en face, elle ne se révèle qu’en se dissimulant dans l’œuvre. Réponse capitale, inexorable. » (Maurice Blanchot, L’Espace littéraire, 1955)

[9]  Aux éditions Léo Scheer (2011)

[10] Cette comparaison est tirée de l’article de Lauren Malka dans le Magazine littéraire d’août 2011, disponible à cette adresse : http://www.magazine-litteraire.com/content/rss/article?id=19711

Par hendiadyn - Publié dans : Tâches d'encre
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Le livre à venir

 

Les Merveilles, Claire Castillon

 

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Qui ?

Pourquoi ?

Il a alors fallu décrire cet autre monde, entre les pages, derrière les caractères, esquissé à l'encre des souvenirs. J'étais là, à cet instant précis. Un coeur mort ravivé par ces écrits. Il est de ces passions qui ne se réfrènent pas, qui dévorent l'existence et l'esprit. J'écris depuis que j'en suis capable, les mots sont le poudroiement de mes joies comme l'élixir de mes douleurs. A travers les changements de vie, les pensées ondoyantes, les sursauts de l'âme, l'encre reste sous ma peau, derrière mes paupières, glisse entre mes doigts. Je n'estime pas une présentation comme forcément nécessaire : l'identité passe, s'esquisse ou s'envole. J'étudie la littérature et ses méandres, je m'y noie consciemment et en respire les souffles manqués. L'art dépeint mes jours, qu'il s'agisse des mots, des films, de mélodies, de photographies, de répliques ou de pas de danse.

Ces pages seront celles de critiques de livres contemporains, de citations plus ou moins anciennes, d'impressions éphémères ou de tribulations quotidiennes. Puisque les lettres ont remplacé mon coeur battant ; puisque l'encre, à elle seule, dit absolument tout, bienvenue ...

Vos contributions, questions, échanges, dialogues sont à la fois espérés et appréciés ! :) 

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