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6 juillet 2016 3 06 /07 /juillet /2016 14:14


- Je suis à vous tout de suite ! lança une voix plus joviale que commerçante.
La silhouette lourde d’un petit homme sanglé dans une chemise perle et un gilet court tirant sur l’anthracite disparut dans l’arrière-boutique avant que je n’aie pu apercevoir son visage et juger de la bonne volonté dissimulée dans ses traits.

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L’endroit ne manquait pas d’originalité, pour une boutique du genre. L’échoppe m’avait été chaudement recommandée par un ami de longue date. Paris, le cinquième, cette petite impasse loin des foules et du Panthéon. Tu verras. Je voyais en effet. Contemplais, plutôt. Une certaine paresse me poussa à rester tout d’abord sur place et à parcourir des yeux les différents modèles qui s’étendaient depuis des présentoirs de verre étincelants jusqu’à ce qui semblait être des coffres forts ovales, grands écrins transparents suspendus très hauts dans la boutique. Ce qu’ils contenaient surpassaient en valeur comme en beauté toute pierre précieuse non encore découverte à ce jour. Des étincelles colorées émanaient des produits, formant des lignes à la fois flamboyantes et poudreuses de nuances étonnantes, sans rupture, de l’émeraude à l’améthyste, parfois tranchées net par un éclair noir où l’on pouvait deviner le néant. Je ne sais s’il me fallut quelques minutes ou seulement quelques secondes pour tomber dans une léthargie ridicule et presque hypnotique face à tous ces modèles aussi semblables qu’uniques. Je suivais, inconsciente, les promesses technologiques de chacun, leur finesse et leur pouvoir. Celui-ci, d’une blancheur extrême, n’arborait qu’une étoile pailletée de saphirs minuscules en guise d’ornement, il me rappela une histoire d’un autre temps et je m’interdis d’acquérir quoi que ce soit qui fût en rapport avec les couleurs du jadis. Un autre paraissait illustrer à la perfection l’aurore et la rosée du matin. Le sourire. Celui-là était sobre, sombre, grandiloquent et frissonnant. J’avançai ma main pour en goûter du bout des doigts la matière – du velours, sans hésitation – lorsque la même voix vint briser l’enchantement du lieu et la suspension du temps :

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- Ils sont tous neufs, mademoiselle. Pas d’occasion ici.
- Je vois, soufflai-je. Certains modèles ne sont pas en vente dans d’autres magasins.
La voix sans visage éclaira son timbre d’une certaine fierté.
- Tout à fait. Je fais appel à des entreprises privées qui me fournissent des modèles non commercialisés ailleurs.

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Silence étonné. Il comprit la question.
- Je n’en possède pas moi-même. J’ai bientôt soixante-sept ans. Quel serait l’intérêt ? Je suis seul dans cette boutique, qui n’est connue que d’un public restreint. Pas de site Internet, pas de publicités sur les réseaux sociaux. Aucun article de presse.

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Je souris du bout des lèvres, à la fois amusée et impressionnée par ce petit secret qui, au dehors, était un phénomène international dans tous les grands centres commerciaux. Il devait être le seul à travailler indépendamment d’une chaîne. Ne se trouvait aliéné à aucune marque. Mais il parla encore, toujours plus rassurant qu’obsédé par la vente prochaine, encore incertaine.

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- Le peu de gens que je reçois ici bénéficient donc d’un accueil et des conseils personnalisés. Je suivrai également le produit au fil des mois, si vous le souhaitez, en cas de défaillance. Remplacement gratuit, sans grand délai. Personne ne se rendra compte du problème !
Je levai enfin les yeux vers lui. Vraiment ? D’un geste amical, il m’invita à m’approcher du comptoir.
- J’imagine que le vôtre arrive en fin de vie, et que vous voulez quelque chose de solide pour les années à venir.
- Effectivement.
- Rassurez-vous, rien ne transparaît, sauf pour un œil expert. Quelques griffures, une couleur plus terne, et là, un accident malheureux réparé, assez habilement je dois dire, mais qui menace de rompre.

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Il chaussa une paire de loupes pour continuer son analyse. S’en suivirent quelques commentaires railleurs :
- Oh, c’était sans compter les multiples brûlures guéries à coup de … vernis ? crème colorante ? Vous n’irez pas plus loin avec ces techniques. Vous ne tenez que sur l’illusion du produit ! Il faut corriger cela rapidement, mademoiselle !

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Il riait de bon cœur. Moi pas.

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Alors, j’étalai, muette et glacée, un nombre certain de billets sur le comptoir. Ma main gantée en fit un éventail précis et millimétré, comme le font les illusionnistes les plus chevronnés en représentation. Le rire du petit homme cessa, et il se défit rapidement des lunettes stupides s’octroyant le rôle de juge. Pourtant aucun sentiment de vengeance, de puissance, ou de mépris ne m’envahirent. Je ne me sentais pas riche. Jamais. Désespérée ? Toujours. L’air du commerçant se fit plus grave. Il me demanda ma carte d’identité, me jaugea rapidement, une fois encore, pour ensuite faire un tas des billets. Ses doigts glissaient, et sa bouche se tordait d’un dégoût naissant. Mon esprit tentait de repousser l’espoir qu’il regrettait déjà sa légèreté récente. J’empirai la chose sciemment.

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- Il est tombé plusieurs fois. Heureusement, sans aucune conséquence grave. Toutefois depuis quelques semaines, il se craquèle si vite que je n’ai plus assez de temps pour le réparer. Les fissures me rient au nez. Elles réapparaissent pendant la nuit. Le matin, très tôt. C’est douloureux. Trop maintenant.
- Voyons cela.

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Le petit homme fit le tour du comptoir et s’avança. Soudainement apeurée, je regardai en arrière. Il m’assura que je serais la seule cliente cet après-midi. Sur le champ, il trottina en direction de la porte de la boutique pour en fermer le rideau ainsi que la double porte encadrée de dorures imparfaites. Il revint enfin vers moi. Un filet de voix qui semblait m’appartenir demanda si j’étais obligée. Il me sourit et posa ses deux mains sur mes joues, ses pouces évitant avec délicatesse mes oreilles. Comment avais-je pu imaginer qu’il aurait les mains rugueuses ? S’il réparait, il fallait que ses mains, et plus particulièrement ses doigts, même non mécaniques, soient en parfait état. Il s’aperçut alors que mes yeux s’étaient voilés, comme si une légère pluie y déposait ses plaintes.

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- Comment voulez-vous que je vous conseille si vous refusez ? Et comment allez-vous essayer d’autres modèles ?

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Un léger silence duveteux s’installa jusqu’à mon abandon. Je soupirai et fermai les yeux en signe de renoncement. D’un geste expert, ses doigts tâtonnèrent le côté supérieur de mes oreilles ainsi que la peau qui y était rattachée. Puis, un léger déclic.
Comme toujours, la sensation de déchirement.

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Le regard du petit homme s’était rapidement mué en deux pupilles perçantes, celle de l’expert analysant le produit en mauvais état. De mon côté, je tentais de calmer mon cœur battant et la respiration rapide et rauque qui trahissait la douleur qui venait de me transpercer durement. Il ne me regardait pas – pas encore – et cela me soulageait bien plus que tout le reste. Le vendeur trapu plissait les yeux et approchait l’objet de son visage. Ponctuant ses déductions secrètes d’onomatopées mystérieuses, sa voix même changea pour obtenir plus d’informations :
- Depuis quand l’avez-vous ?
- Je ne sais plus.
- Vous n’avez pas gardé le reçu ? murmura-t-il en pleine recherche de quelque chose dans la courbe intérieure.
- J’étais trop jeune. Cela fait peut-être dix ans.
Sa voix se fit cassante, celle d’un professionnel qui ne supporte aucune contrariété ou approximation.
- Impossible. Ces modèles n’étaient pas au point il y a dix ans.
Je soupirai. Le temps m’avait semblé si long, et à la fois si glissant d’apathie parfois.
- Ah ! fit-il en une légère expression de triomphe. Voici la date. Il a six ans.
Tournant et retournant l’objet d’un air satisfait, il ajouta :
- Vous n’étiez pas si loin. La plupart des clients en changent au bout de deux ou trois ans au maximum. Ils poussent le produit au-delà de ses limites. Mais vous y avez fait plus qu’attention.
- C’était mon seul réconfort. Et aussi ma seule arme.

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Ces mots tombèrent comme du plomb sur le sol doucereux qui restait entre nous. Ils m’avaient brûlé les lèvres, et j’aurais pu jurer qu’une petite partie avait fondu. Les mots avaient le goût d’une salive de métal, de cuivre il me semblait, et je dus porter les mains à mes lèvres pour empêcher la nausée de monter doucement. Le petit homme se figea dans un silence inquiétant. En un battement de cil, il avait perdu son léger orgueil de vieil homme empreint de sagesse et de connaissances innombrables sur le sujet, et malheureusement, avait sûrement pris conscience que, fasciné par la découverte de mon ancien bien, ses yeux n’avaient pas encore croisé les miens. Mes paroles le paralysèrent quelques secondes. Je ne pouvais pas me résoudre à retirer mes deux mains de mon visage, effarée par cette brûlure malsaine et sûrement dangereuse. Chaque vérité trop pure se muait en un acide friand de la fine muqueuse rosée qu’étaient mes lèvres nues, chaque larme trop sincère un corrosif puissant qui creusaient des rizières le long de mes joues jadis uniformes.

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C’est cet instant que le vieil homme choisit pour me voir réellement. Il leva doucement les yeux pour ne pas m’effrayer. Je ne pus éviter de voir cette stupeur qu’il contint uniquement dans la dilation violente de ses pupilles.
Il me contempla donc, longuement, sans l’ancien modèle qu’il serrait un peu trop fort entre ses doigts.
Sans le masque.
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Son silence m’apprit beaucoup sur ce que je risquais quotidiennement. Une chute définitive m’aurait été fatale en public. Je savais qu’il regrettait déjà la jeune femme qu’il avait vu entrer dans sa boutique, celle qui n’était ni avenante ni souriante, mais de celles sur lesquelles il était agréable parfois de s’attarder, non de rêver. Aucun homme n’avait jamais rêvé ni ne s’était perdu sur le creux qui reliait mon nez et la naissance de mes lèvres depuis longtemps – peut-être même depuis que les anges eux-mêmes avaient tracé cet énigmatique passage. Toutefois peu m’importait, puisque l’illusion se maintenait. Le masque acheté lors d’une des toutes premières générations de ces produits présentés comme miraculeux se rapprochait de mon bien le plus précieux. Aujourd’hui, il me fallait trouver son équivalent, en plus haut-de-gamme, en plus menteur.

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L’homme de la boutique, plus pâle, découvrait peu à peu les effets secondaires de la perte du masque. Il nota sûrement silencieusement les tremblements de mes doigts, la blancheur spectrale qui s’étendait sur mes membres amaigris, les os qui tressaillaient, plus aiguisés, au creux de mes épaules et de mes joues. Il ne pouvait ignorer l’état absent de toute trace d’émotion, la pupille éteinte, le vert qui naguère étincelait sous le filtre du masque désormais privé de son éclat. Et surtout, surtout, il vit l’apparition immonde des sillons profonds sur mon front et entre mes sourcils en jachère, les petits lambeaux de peau sèche inguérissables, l’œil tombant et l’asymétrie flagrante sur ce visage épuisé que je tentais vainement de ne plus voir ces matinées où j’étais trop lucide. L’image qu’il voyait se transformait encore. Désormais, je sentais les petits ruisseaux de larmes apparaître, agressifs et desséchés, et la douleur me figea encore lorsqu’ils sortirent de sous mes paupières inférieures, là où la peau est la plus fine. Une veinule explosa. Un très léger sang carmin vint abreuver les craquelures profondes qui n’en finissaient plus de courir jusqu’à mon menton et attaquaient mon cou. Je devais ressembler à une de ces victimes d’agression le soir où leur maquillage dévasté et leur visage sans âme les injuriaient devant un miroir à la lumière douteuse. Je ne vieillissais pas sous les yeux du vendeur, je me fanais, tout simplement. Un à un, les coups encaissés revenaient comme de vieux fantômes non exorcisés sur mon corps et bientôt, mes lèvres déjà blessées saignèrent d’avoir trop retenu les mots salvateurs qu’il m’aurait fallu prononcer. Il faut croire que six ans de paroles muettes détruisent bien plus que leur propre espace, car d’immenses cercles d’un bleu virant au gris sale vinrent s’ajouter au tableau désastreux que j’offrais.
L’hypnose toxique déclenchée par ma vision démasquée se rompit soudain.

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Loin de m’abandonner, l’homme charitable me fit asseoir. Après un long soupir, quelques autres secondes d’impuissance face à ce que j’étais déjà, et une caresse retenue – il craignait sûrement de déclencher une autre blessure – il alla chercher quelques coussins et ce que je reconnus sous le voile qui le cachait comme un miroir ovale à pied. Je n’osai protester.
- Maintenant, souffla-t-il, vous n’avez plus rien à faire. Laissez-moi travailler et vous présenter ce que j’ai de mieux.
Les heures passèrent très doucement, sans bruit.
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J’oubliais ma laideur lorsqu’il me résuma les caractéristiques techniques de l’objet merveilleux, parfait selon lui. J’oubliais qu’il s’agissait de reconstruire de l’humanité là où il n’y en avait plus.
- Le chargement se fait automatiquement dès que vous le retirez la nuit. S’il est trop mis à contribution, un petit éclat rouge vous voilera légèrement les yeux. Ne tardez pas trop, sinon les signes seront les mêmes que l’AVC, voilà qui serait bien embarrassant, n’est-ce pas ?

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Il avait repris l’air badin du départ, fier de la résolution partielle de mon énigme.
- Donc, si vous sentez le sourire s’affaisser, un léger bégaiement et des troubles de l’équilibre, isolez-vous. Quinze minutes suffiront jusqu’à la prochaine réelle recharge. A part cela, le reste est totalement adapté à votre cas. En cas de sourire amer, ou figé, le masque prend le relai du dernier sourire sincère qu’il a affiché pour vous. Il en ira de même pour les larmes. Invisibles. Sentez les petits coussinets juste sous les yeux … étanches, absorbants, vous pourriez vous effondrer toute une soirée de gala que personne ne le remarquerait.
- Rien d’électrique ?
- Non, de nos jours, tout est mieux pensé que cela. Aucune larme ne vous électrocutera.
- Qu’en sera-t-il de la voix ?
- Si vous pleurez ? Vous voyez que le masque recouvre également la base du cou, jusqu’à l’emplacement de la pomme d’Adam. Celle-ci sera maintenue par une douce pression et contrôlée, ainsi vos cordes vocales ne subiront aucun changement de timbre. Pleurs invisibles, ou presque. Imparable.
Je restai muette de surprise et d’horreur, quelque peu. Il sourit.
- Voyez, tout est prévu. J’ai perfectionné les quelques lignes du visage pour qu’il s’adapte mieux à vous. Vous pouvez l’essayer afin de voir si la version finale vous convient.
Je me levai lentement pour saisir l’objet, lorsque mon regard fut attiré par le masque de velours noir qui m’avait jadis frappée par sa beauté presque enivrante lors de mon entrée dans la boutique. Ma curiosité le désigna :
- Quelle est la fonction de ceux-là ?

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Le petit homme, fatigué de sa station debout, s’accouda en étouffant un soupir de légère douleur venant de ses articulations inférieures – du moins c’est ce qu’il me sembla.
- Les masques colorés sont ce qu’on nomme des masques de personnalité. Le très sombre que vous pointez est un masque de pouvoir. Le blanc non loin de là est celui de la naïveté et provoque un certain oubli des douleurs psychiques. Chaque produit a ses capacités, mais ceux-ci sont plutôt spéciaux. Lorsque des masques comme le vôtre sont uniquement achetés à des fins de protection ou d’illusion, vous contrôlez vos paroles. Seul le flux, le timbre, ou les micro-expressions faciales sont modifiées afin de ne pas dévoiler ce que vous ne souhaitez pas montrer. Les masques de personnalité sont plus … complexes. Ils puisent dans les envies et les désirs du porteur pour lui permettre une conduite particulière, sans remords.
- Une suppression du libre-arbitre ?
- Presque. Le masque autorise le porteur à être une part cachée de lui-même, qu’il ne contrôle pas toujours. Seule la location en est autorisée. Beaucoup d’hommes politiques, de cadres ou encore de jeunes entrepreneurs en portent lors d’entretiens ou de réunions importantes. Ces masques ont des auras puissantes sur le public qui les contemplent.

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Son regard se laissa entraîner par les différences nuances éclatantes qui rendaient sa boutique tout à fait unique. Il hésita quelques secondes avant de reprendre :
- Bien sûr, ceux que vous voyez sous verre sont protégés par des alarmes. Ce sont les plus rares. Mal utilisés, ils peuvent vraiment changer une personnalité profondément.
- Qui voudrait renoncer totalement à son être ? soufflai-je, inconsciente d’être toujours striée par l’acidité ayant rongé mon visage pendant des années.
- Principalement les schizophrènes, ou d’autres personnages de ce genre. Depuis l’évènement de 2237 et l’assassinat en masse des psychanalystes …
Ses mains formèrent deux poings coléreux qu’il relâcha presque dans l’instant.
- Mais n’entrons pas dans le débat. Allez, essayez.

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J’enclenchai avec prudence le dispositif de mise en marche – ces mêmes cliquets sur la peau, juste derrière le cartilage des oreilles – et de lui-même, le masque prit sa place et se fondit en moi comme un baume apaisant et parfumé. Aucune sécheresse ni piqûre. Juste une fraîcheur agréable et réconfortante. L’homme me tendit le miroir, avec plus d’assurance que la première fois.

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Toutes les ignobles creux, bosses et autres teintes violacées n’étaient plus. Ne restait que le visage que j’avais connu en des temps bien trop reculés pour être certaine qu’il s’agisse bien du même. Même froncer les sourcils devenait charmant. Teint sans défaut. Cernes inexistantes. Sourcils expressifs, vifs, parfaitement entretenus. Le vendeur avait fait en sorte de garder en mémoire les précédentes options du dernier : le maquillage, sobre mais présent, rayonnait à présent grâce à un rouge à lèvres léger de printemps. Je restai longtemps à me fixer, soulagée, le cœur battant. Rien ne dépasserait. Les mensonges blancs continueraient jusqu’à ce que le dernier souffle ne s’échappe de ces lèvres qui n’avaient rien des lambeaux de chair qu’elles étaient encore un instant avant. Je déglutis doucement. Rien ne bougeait. Une étincelle s’alluma au cœur de mon iris. Je souris, d’un sourire ironique et satisfait, et je crus voir, un instant, quelques marques d’espoir apparaîtront sur mes joues sous forme d’une délicate poudre rosée.
- Ça fonctionne !

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L’écho de ces dernières paroles d’Horace, le vieil homme – j’ignorais comment je connaissais si sûrement et subitement son prénom – résonnaient encore et encore jusqu’à s’évanouir dans ma conscience. Me levant rapidement et me blessant au coude contre le meuble à côté de moi, j’attrapai une page blanche et un marqueur gras pour y déposer, alternant force du souvenir yeux fermés et furie du bout des doigts, le portrait parfait offert par cette toute dernière réflexion dans le miroir de la boutique.

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Je galopai après le songe, n’agitant que mes mains, traçant et repassant les traits obliques de ce qui devait ressembler le plus possible à ce que la brume fuyante me laissait encore entrevoir. Quelques couleurs, ces rendus poudrés, le maquillage, le sourire final, triomphant, quelque peu honteux. Une représentation idéale pour le quotidien. Ne pas le perdre. Ne pas le perdre.
Une fois le dessin terminé, je me jetais pieds nus sur le carrelage de l’appartement pour atteindre le grand miroir de la salle de bain et aimanter le chef d’œuvre du rêve avorté. Le silence de la pièce fit retentir ma respiration haletante et désespérée. Le réveil clignotait pour signaler sa présence.

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6 h 54, un pluvieux lundi de mai 2016.

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Je tendis une main faible vers la trousse bleue qui contenait tous mes ustensiles. Brosses, pinceaux, fards, couleurs trompeuses, poudres de soleil. Après un dernier coup regard vers le portrait d’un vingt-troisième siècle hésitant, je pliai les coudes, appuyée contre la porcelaine blanche, face au miroir et à moi-même. Nue, sans technologie de pointe, les rivières sombres coulaient. Aucun masque disponible, aucune science, juste les éléments vétustes et fragiles de notre temps. Je fis couler l’eau et attrapai un pinceau.
Il fallait me mettre au travail.
Reproduire l’impossible.

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juin 2016

Ceci est un texte m'appartenant. Merci de ne pas le reproduire sans mon autorisation.

Published by hendiadyn - dans Tâches d'encre
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21 avril 2016 4 21 /04 /avril /2016 19:49
Journal d'un vampire en pyjama - Mathias Malzieu (2016)

Pour ce retour sur le blog, je choisis l’un des livres de la rentrée littéraire 2016, et pas n’importe lequel. Sous son titre poético-cynique, Le journal d'un vampire en pyjama aurait pu être un journal posthume. Et lorsque l’on prend la mesure de cela en lisant les premières pages, croyez-moi, le frisson n’est jamais loin.

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Mathias Malzieu, lui-même, et non l’un de ses personnes, lors d’un tournage de clip pour l’album de Jack et la mécanique du cœur (adapté du roman qui lui correspond) se rend compte qu’il est anormalement affaibli, pâle, un squelette souriant et sautillant sur un plateau de tournage où personne ne voit autre chose que son énergie et sa détermination à atteindre l’un de ses rêves : la sortie du film susnommé. Il part en catimini, le lendemain, faire une prise de sang, juste au cas où. Et ainsi, doucement, il glisse, quelques pages plus loin, dans une bulle stérile pendant cinq semaines une fois le diagnostic posé : aplasie médullaire.

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« Cette étrange pâleur de roux qui s’exagérait, ces lèvres aux stries bleutées des promenades sous la neige même en plein soleil, cette sensation d’avoir une noisette à la place des poumons pour respirer […] c’était donc ça … » (p. 34)

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Un petit sac l’accompagne, comme ceux que l’on rend aux proches lorsque tout va trop vite. Dedans : un tshirt Superman, un skate-board, et surtout, le sourire de Rosy, son amoureuse. Malgré le nombre important de nymphfirmières à voix douce qui tentent de rassurer le vampire qui a besoin de constantes transfusions, une autre invitée de choix s’est emparée de la meilleure place dans le lit. Dame Oclès. La grande Fatalité même, toute en sensualité, susurrant des mots à la fois mielleux et cruels. Elle possède l’épée, l’auteur la plume. Le combat s’intensifie.

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Pendant des jours entiers, Mathias Malzieu raconte son quotidien, entre conditionnel et présent, luttant entre les deux vies qui se chevauchent dans sa tête. Le désir de rassurer ses proches, celui d’être père qui s’éloigne, les visages presque transparents derrière le papier rêche de l’hôpital.

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Malzieu contemple, du bord du gouffre, accoudé à un garde-fou capricieux, les vapeurs d’en bas. C’est le seul qui soit capable, réellement capable, d’imaginer et d’écrire qu’il s’agit d’une usine à guimauve ou à barbapapas et que finalement, ce ne serait pas si désagréable de visiter quelques temps. Cette possibilité incroyable de puiser en la poésie la capacité de ne pas sombrer entièrement est exacerbée dans Vampire en pyjama. Auparavant, d’aucuns aurait pu dire qu’il s’agissait d’une lubie étrange de ses personnages. Sauf que Mathias Malzieu les porte tous en lui. La maladresse de Cloudman lorsqu’il tombe de son lit après sa greffe, ou encore la clé magicienne qu’il veut confier à Rosy pour le guérir et le remonter tous les matins, comme Jack. Dans le monde blanc et vide de la chambre stérile, les droits sont infinis. Adopter un animal magique. Mettre ses comprimés dans des boîtes de Kinder. Faire vibrer son ukulélé en chuchotant. Donner des diplômes d’amourologie. Recevoir des baisers de rouges à lèvres sous cellophane.

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L’auteur ne met jamais de côté ses souffrances, ses craintes, sa colère, sa frustration. Le manque de son appartelier est puissant, celui de son fauteuil à créer bien plus encore. Malgré cela, le livre s’écrit, et il s’essouffle parfois comme son auteur, par de petits chapitres où seules quelques miettes d’espoir subsistent mais ne suffisent pas. J’ai perdu mon souffle avec l’auteur quand j’ai lu « Mort » en titre de chapitre, ou « Happy Funeral ». La poésie s’est va parfois avec le sérieux qui la rattrape, mais qu’importe, ce livre se lit comme une course contre le temps.

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La coïncidence a voulu que je lise ce livre moi-même malade (pour une chose bien moindre) et pourtant, la force contenue dans si peu de pages, dans un si petit carnet d’un si petit être était bien plus qu’émouvante. Si l’on adhère au style Malzieu, on souffre et on sourit avec lui, jusqu’à le laisser, presque à regret, glisser sur les trottoirs en skate-board pour retrouver tout ce qui fait de lui le farfadet poétique qui ne cesse de toucher par le biais de petits objets chimériques mordants, petits bouts de phrases cousus on ne sait comment … puis il renaît. Encore.

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Merci.

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PS : Filez écouter Hospital Blues, le petit joyau de la bulle du vampire.

5 août 2015 3 05 /08 /août /2015 06:48
Claire (Caitriona Balfe) & Jamie (Sam Heughan)

Claire (Caitriona Balfe) & Jamie (Sam Heughan)

After the few weeks I spent discovering the huge world of Outlander and bothering my whole family and friends with it, time has come. The French public HAS TO KNOW.

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Actually I discovered Outlander by chance. I was wandering, searching for a new series after Penny Dreadful’s season finale. It only took one single episode of Outlander to make me spend two entire nights watching season 1, and falling in love with Scotland, the 18th century (and as a specialist of contemporary literature, that makes me an heretic …) and wanting me so bad to learn Gaelic.

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Outlander mixes brightly history and fantasy, adventure and romance. Just add a lot of humour and fascinating anachronistic curiosities … it’s Outlander ! Claire Randall is a nurse war. She meets with her husband, Frank, an historian, to enjoy a second honey moon after the war. It takes place in Inverness, Scotland.

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They get there by the time of Samhain (Halloween in Scotland) : Frank, genuinely fond of genealogy, searches for information about his ancestors. Claire, a woman full of sweet mischief and elegance, is rather keen on botanic. They attend a mysterious local ceremony of Samhain, near the standing stones of Craigh Na Dun. The day after, when Claire comes back to the place alone, she’s suddenly attracted to the stone, she touches it, faints, and finds herself thrown back to 1743 Scotland, in the middle of the war between English and Scots.

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After an awful encounter with her husband’s ancestor, Black Jack Randall, Claire earns the trust of a small group from the MacKenzie clan and meets Jamie. Later, in some (un)fortunate circumstances, he becomes her husband so they can flee from the English soldiers together …

Outlander is literally mesmerizing. The main musical theme is simply amazing and has received a well-deserved award. (Listen to this little beauty !) The landscapes, the costumes, the framing are breathtaking. Outlander also owes its success to its cast. In the main roles, the charismatic Caitriona Balfe and Sam Heughan perfectly embody Claire and Jamie Fraser. This explosive duo becomes entangled and strengthens as the episodes go by. So I can do nothing but rise up against the articles accusing Outlander to propose a remake of the Harlequin books. The love story between the two characters doesn’t boil down to some clichés but expresses a real shock between two eras and two strong wills. We can easily see that in the dialogs playing on the time gap between Claire and Jamie, or in the almost absurd scenes of the punishment or (my favorite) in the scene where Jamie confesses that he’s a virgin in front of an experienced and amused Claire. The beauty of the cast doesn’t stop there : the other characters are also very talented : Graham McTavish, Lotte Verbeek, the Highlanders gang are just perfect. They are successively mysterious and liable to suspicion.

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But apart from that, the series is very rich, because it deals in a very authentic way with some darker themes like the peasants’ life in the 18th century, the recurrent rapes and the savage hangings; and also the terror with the arrival of the English army. Hearing gaelic is delicious and gives an inimitable charm to Outlander because it puts us in the very special position of Claire. By watching Outlander, we’re also the “Sassenach”. It can be disturbing but it’s never repulsive. Season 2 is now filmed in Paris and Le Havre. The first half of season 2 will take place in Paris, that’s why the actors Dominique Pinon, Lionel Lingelser and Claire Sermonne have already joined the cast to embody Master Raymond, Louis XV and Louise de Rohan. The collision between France and Scotland promises some nice surprises ! (spring 2016)

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However, I only found that Outlander was an adaptation of 9 books after 17 hours of Scottish hypnosis … The author, Diana Galbadon, published the first book in 1991. The fans had to wait more than 20 years to see Jamie and Claire on the screen !. I weigh my words : after 3000 pages (and thank God I have more than 4000 pages left to read since the author’s still writing !) I can do nothing but confirm that Outlander is a real masterpiece.

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I’m being subjective but I have to say this : I’m forced to recommend these books. They got historical authenticity, talk about Scottish habits and customs, Diana uses perfectly irony and writes with a delightful, rich and constructed flow. And yet, after my long literature studies, I must admit that it’s difficult for me to stay focused on a book, and more, to not be able to put the book down to go to sleep. Outlander is the only series since my youth and Harry Potter that can actually enchant me this way. Through Scotland, England, France in the 18th century but also the episodes in 1946 and after, you can’t be bored. It’s impossible. Obviously, I give a strong bonus to the romantic and sensual scenes … but I’m really not being objective right now. Anyway, these books are essential if you like the fantastical / historical / romantical type of reading.

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And there are also big advantages : Outlander make you revise your English, your Gaelic, your ancient French (« Je suis prest » is the motto of the clan Fraser … better than the phonetic class, isn’t it ? You almost want to explain Jamie why you write “prêt” now in French, but I digress …) and your latin ! (“Luceo non uro” is the motto of the clan MacKenzie.) As I said, it’s a wonderful and complete series. Warning though : you can’t escape unscathed from the last episode. (from all of them, actually.)

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I sincerely hope that the Diana Galbadon’s books will find their fans here in France, as well as the series produced by Ronald Moore, because it’s truly enchanting. I’m already sorry, because I’m going to bore you to death by talking non-stop about Outlander. Be aware.

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VIVE LES FRASERS. ET L'ECOSSE. ET LES KILTS. ET LE VIN.

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Watch the series (with French subs ) here

Order the books here

Catch up in Gaelic here

Live news about the series : Outlander TV News

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Wait … what are you still doing here ? Outlander awaits.

The most wonderful lovers of the 18th century : the "witch" and the clan chief.

The most wonderful lovers of the 18th century : the "witch" and the clan chief.

The French actors in the next season

The French actors in the next season

Published by hendiadyn
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5 août 2015 3 05 /08 /août /2015 04:19
Claire (Caitriona Balfe) & Jamie (Sam Heughan)

Claire (Caitriona Balfe) & Jamie (Sam Heughan)

Après avoir passé quelques semaines à découvrir le monde d'Outlander et à rebattre les oreilles de tous mes proches, le temps est venu. Le public français doit savoir.

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C'est par hasard que je suis tombée sur Outlander. J’errais en quête d'une nouvelle série historique après la fin de Penny Dreadful. Il a suffit d'un épisode pour que je passe deux nuits entières devant toute la saison 1, que je tombe amoureuse de l’Ecosse, du 18e (et en tant que contemporanéiste c’est une hérésie ...) et que je veuille apprendre le gaélique.

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Outlander mêle avec brio l'historique le fantastique, l'aventure et la romance. Le tout saupoudré de beaucoup d'humour et de curiosités anachroniques fascinantes. Claire Randall est une infirmière de guerre qui retrouve son mari historien pour une seconde lune de miel à Inverness en Ecosse. Ils y arrivent au moment d'Halloween : Frank Randall, alors passionné de généalogie recherche activement des traces de ses ancêtres, et Claire, dans sa malice et son élégance, poursuit son intérêt pour la botanique. Ils assistent à une cérémonie locale près des pierres celtes de Craigh Na Dun, et alors que Claire s'y rend à nouveau seule pendant une promenade, attirée par la pierre, elle la touche, s'évanouit et se retrouve projetée dans l’Ecosse de 1743 en plein affrontement entre anglais et écossais. Après la malheureuse rencontre de l'ancêtre de son mari, elle gagne la confiance d'un groupe issu d'un clan écossais, le clan McKenzie, et y rencontre Jamie qui par un (mal) heureux concours de circonstances deviendra son mari pour que le couple puisse fuir les soldats anglais.

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La série est littéralement envoûtante. La bande son du générique est sublime et a d'ailleurs reçu une récompense bien méritée. (écoutez-moi cette merveille !) Les paysages d'Ecosse, les costumes, les cadrages sont tous simplement époustouflants. La série est particulièrement réussie grâce a son casting. En première ligne, les charismatiques Caitriona Balfe et Sam Heugan incarnent parfaitement Claire et Jamie Fraser. Le duo se complète s'entremêle et se renforce au fil des épisodes, si bien que je ne peux que m'insurger des articles qui accusent Outlander de verser dans le style Harlequin. L'histoire d'amour entre les deux personnages ne se résume pas a des clichés mais à un choc de deux époques et de deux volontés très fortes : en témoignent les dialogues décalés et les scènes absurdes comme celle de la punition ou de l'aveu de virginité de Jamie face à une Claire amusée. La beauté du casting ne s'arrête pas là : les personnages secondaires sont incarnés par des acteurs de talent (Graham McTavish, Lotte Verbeek, le gang des Highlanders) dont émane successivement soupçon et mystère.

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Mais outre cela, et c'est ce qui permet la richesse de la série, c'est qu'elle aborde des thèmes bien plus sombres : la condition paysanne du 18e, le viol récurrent et les pendaisons sauvages, la terreur répandue dans les campagnes écossaises à l'arrivée des anglais. La présence du gaélique confère un charme inimitable à la série, nous plaçant avec Claire dans le rôle inconfortable de l'étrangère (Sassenach), d’une façon troublante mais jamais rebutante. La saison 2, actuellement en tournage, se déroulera pour sa première moitié à Paris et au Havre ! L'équipe a notamment intégré Dominique Pinon, Claire Sermonne et Lionel Lingelser pour les rôles de Maître Raymond, Louise de Rohan et Louis XV. Le choc France / Ecosse promet de belles surprises, dès le printemps 2016 …

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Toutefois, ce n'est qu'après 17h d'hypnose écossaise que j'ai découvert qu' Outlander est en réalité issu d'une série de 9 livres écrits par Diana Gabaldon dont le premier tome est sorti en 1991. Il aura fallu attendre plus de 20 ans pour l'adaptation d'un véritable chef d'œuvre. Je mesure mes paroles, après avoir parcouru plus de 3000 pages (et Dieu merci il en reste encore autant puisque l'auteur écrit toujours) je ne peux que le confirmer, en toute subjectivité : authenticité historique, coutumes écossaises, ironie et surtout une grande fluidité d'écriture sans facilités ni pauvreté ne peuvent que me forcer à recommander la série entière aux littéraires. Et pourtant, après mes longues études de lettres j'avoue qu'il m'est très difficile de rester concentrée réellement sur un ouvrage, encore plus de ne pas savoir le poser. Outlander est la seule série depuis Harry Potter qui soit parvenue à m’envouter autant : à travers successivement l'Ecosse, l'Angleterre la France du 18e mais aussi les retours post 45, l'ennui n'est pas possible. Les dialogues sont maîtrisés et nourrissent une narration dynamique, sans lourdeur. Bonus pour les scènes romantiques et sensuelles (perte d'objectivité maximum). Bref, pour les amateurs de fantastique-historique-romantique, ces livres sont incontournables.

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Les livres, tout comme l'adaptation sont excellents et combleront tout lecteur en recherche d'une série addictive et instructive à la fois. Oui, parce qu’Outlander vous fait réviser votre anglais, votre gaélique, votre ancien français (« Je suis prest » est la devise du clan Fraser … mieux que dans le cours de phonétique, non ? On aurait presque envie de lui expliquer pourquoi maintenant on écrit « prêt », mais je m’égare …) et votre latin. (« Luceo non uro » est la devise des MacKenzie) Comme je le disais, une série complète ! Attention, il est difficile de sortir indemne du dernier épisode. (de tous, en fait.)

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J'espère très sincèrement que les ouvrages de Diana Gabaldon trouveront leur public en France ainsi que la série de Starz qui mérite tout autant d'intérêt. Vous n'avez pas fini de m'entendre en parler. Pardon d'avance.

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VIVE LES FRASERS. ET L'ECOSSE. ET LES KILTS. ET LE VIN.

Vous pouvez regarder tous les épisodes sous-titrés en français ici.
Commandez les livres ici. (5 tomes disponibles en français)

Pour rattraper votre retard en gaélique : http://outlander.wikia.com/wiki/Gaelic

Pour suivre les actualités de la série en live : Outlander TV News

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... mais sinon, qu’est-ce que vous faites encore là ?

Les amants les plus classes du 18e : la sorcière et le chef de clan.

Les amants les plus classes du 18e : la sorcière et le chef de clan.

Les français qui rejoignent le casting.

Les français qui rejoignent le casting.

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25 mai 2015 1 25 /05 /mai /2015 23:00

Dans les rayons des librairies, ou des espaces culturels, se vantent souvent sous les titres et chiffres tapageurs des tops de ventes qui se veulent charmeurs, « inoubliable », « fascinant », diront les quatrième de couverture. Pourtant rares sont ces ouvrages, aussi célèbres qu’éphémères, qui correspondent à ces descriptions fabuleuses gravées dans leur dos. On préférerait voir scintiller, entre les rayons, sous les couches de papiers épais des éditions criardes, les petits livres comme celui dont je choisis de parler aujourd’hui.

 

Noces de neige, de Gaëlle Josse, est publié en 2013 aux éditions Autrement. J’en détiens une version poche, aussi courte qu’intense, mais qui vaut bien le nom de parenthèse littéraire. L’auteur y conte deux histoires en parallèle : celle d’Irina, notre contemporaine, russe désargentée cherchant le grand amour en ligne au bras d’un banquier presque anonyme, et celle d’Anna, jeune fille possédant une noblesse de nom mais une terrible ascendance scandaleuse dans la Russie de 1881.

 

Ces deux textes proches de la nouvelle forment un diptyque qui n’a rien de dissonant : non seulement parce que le lien entre les deux femmes se révèle en fin d’ouvrage, mais également parce que Gaëlle Josse y conte, dans deux espaces temps différent, les carcans sociaux et les mauvaises étoiles sous lesquels chacun peut naître. La lutte des deux jeunes femmes pour obtenir l’oubli dans un amour incertain éveille rapidement l’intérêt d’un lecteur soucieux d’équité et récompensé : les deux histoires sont toutes deux parfaitement dosées et maîtrisées, si bien qu’Irina et Anna font l’objet d’une curiosité égale. L’auteur parvient, en peu de mots, à enserrer des thèmes comme l’arnaque financière, la jalousie meurtrière, ou l’impossible fuite loin d’une laideur que tous reconnaissent.

 

Le diptyque fonctionne également sur le motif du voyage en train : si Irina fuit la Russie pour la France, Anna retourne en Russie avec Mathilde, sa gouvernante française et alter ego négatif avéré. Chacune entreprend un voyage plus métaphysique que purement géographique : c’est ce laps de temps infime que capte l’auteur entre cette petite centaine de pages, et il n’en aurait pas fallu plus. Le mot est juste, ni tranchant ni mielleux, simplement sobre et tombe où la plaie s’ouvre pendant la lecture. Contrairement à certains ouvrages qui se veulent nébuleux, Gaëlle Josse fait des Noces de neige une sphère parfaite où tout se clôt, où aucune question ne reste sans réponse. Ce fait est sans conteste l’une des forces de ces petits romans.

 

Enfin, si le style est plus juste que luxuriant, la beauté n’a pas déserté les lignes de cet ouvrage court. Les souvenirs violents évoqués par Irina contrastant avec son infatigable espoir d’idéal amoureux et l’histoire troublante d’Anna consolant sa furie offrent autant de tableaux imaginaires qu’une description poétique ou naturaliste. A lire lors de votre prochain voyage en train, pour découvrir ces deux portraits simples, mais captivants.

27 janvier 2015 2 27 /01 /janvier /2015 03:45

questionmarkJe ne reviendrai pas sur les évènements du 7 janvier en tant que tels, mais préparez-vous à de nombreuses prétéritions et précautions. Le but ici n’est pas de soulever un débat, simplement de vous montrer un point de vue particulier que j’avais envie de partager parce qu’il me fait réfléchir.

 

J’ai lu beaucoup de témoignages émus, sincères, révoltés, malheureux, désespérés. Je les soutiens et les comprends, j’ai également une grande pensée pour les familles des victimes. Cependant je n’alignerai pas les mots que vous avez déjà lu des milliers de fois (piochez : horreur, ignoble, incroyable, etc.) Je suis une cynique qui pense très sincèrement que nous terminerons tôt ou tard dans une contre-utopie digne d’Orwell. Je me situe dans le camp du choc et du désespoir quant à l’avenir, mais je ne m’étendrai pas car je ne veux pas le faire.

 

Bien sûr, le slogan « Je suis Charlie » avait une portée symbolique forte ayant pour but de montrer une France meurtrie mais toujours debout. Mais très honnêtement, j’ai été écœurée par l’hyper médiatisation de la chose, et la déferlante d’hyperboles, de glose larmoyante par certains de mes contacts. Je ne critique pas l’engagement de ceux que je sais très dévoués à ces causes, et je les respecte. Ce que je respecte nettement moins, c’est le besoin d’en faire toujours plus dans le pathos de certains, dans leurs photos, leurs statuts (un par heure pour certains), alors qu’ils n’avaient jamais touché ni Charlie Hebdo, ni un seul quotidien satirique auparavant, et ne regardent qu’à peine les informations. Bref.

 

La même chose s’applique au mouvement « Je ne suis pas Charlie » : le fameux mouvement antithétique qui se devait de naître. Encore une fois, je respecte ceux qui portaient ces valeurs depuis longtemps, et les maintiendront une fois l’engouement médiatique terminé. Je respecte nettement moins ceux qui lançait l’ardente négative par pur esprit de contradiction et de provocation, ne faisant qu’emprunter le nom d’un journal pour donner un prétexte au flot inextinguible de paroles plus gonflées par l’ego que par l’envie de réellement faire sens.

 

Beaucoup ont soudainement, intensément élevé la voix et se sont tus immédiatement après, voilà ce que je reproche aux deux parties. Mais ce n’est pas réellement le sujet. Je veux avant tout parler du rôle de l’Education Nationale, et surtout, de ses professeurs, après ces évènements.

 

Cette année j’ai fait le choix de travailler dans un programme qui encourageait l’intégration des élèves nouvellement arrivés en France dans le cadre du diplôme de Français Langue Etrangère mais aussi dans le cadre périscolaire de réinsertion et de soutiens aux jeunes les plus en difficultés sur le plan scolaire, judiciaire, social. Alors sortons les chiffres. Sur les 25 jeunes que je côtoie et qui sont dans ce programme, 23 sont issus de familles musulmanes et ont pour religion l’Islam.

 

Je savais que les recevoir après cette semaine de janvier allait être compliqué. Et un mardi, un de mes élèves est arrivé avec une punition. D’habitude, celles-ci se bornent à des heures de colle ou des phrases à copier, cette fois il s’agissait d’une « réflexion personnelle » sur les attentats. Le professeur conseillait de bien développer le point de vue de la liberté d’expression. « Etrange devoir. » ai-je laissé échapper. Pas de colère ni de violence chez le jeune, qui a juste baissé la tête et qui m’a dit : « Depuis les attentats, ils pensent qu’on va tous se transformer en monstres et tuer tout le monde. » Un grand « ils » pour désigner certains profs.

 

C’était de l’amertume, de la déception. Une jeune fille qui porte le voile, et qui ne connaissait pas l’autre élève (ils sont tous d’établissements différents pour éviter de les replonger dans leur quotidien) a ajouté « C’est vrai, mais maintenant mes sœurs et moi on ne sort plus depuis qu’on s’est faites agresser. » Un troisième (encore d’un établissement différent) a raconté qu’il était systématiquement mis à la porte d’un cours depuis le 7 janvier. Un autre que tous les musulmans d’une classe n’avaient pas eu le droit à la parole pendant un débat. Tous acquiescent. Peut-être exagèrent-ils. Peut-être appuient-ils sur le rôle de victime, me direz-vous. Mais la plupart sont en échec scolaire, en difficulté, voire en contentieux avec la justice pour de graves affaires d’agressions. D’autres sont seulement précoces et cherchent seulement à concilier vie familiale complexe et envie de faire le métier qui leur plaît. Ils sont tous très différents, ne sont pas forcément amis, certains sont même les bourreaux des autres. Le mensonge ne me semblait pas au programme, et je n’écris pas cet article pour le plaisir de défendre ces jeunes qui parfois ont fait des choses indéfendables.

 

Même si je ne veux absolument pas généraliser, j’ai été immensément déçue des réactions de certains enseignants, et ce dans plus de cinq établissements différents. Evidemment, je ne dis pas que tous les collèges et lycées cachent des subjectivités suspectes et prêtent à prendre quelques petites revanches personnelles quant à leur propre intolérance. Mais voyons la réalité en face : la règle imposée par le Rectorat était de faire une minute de silence, à midi, le 8 janvier. Tous les établissements l’ont respectée. Mais ensuite les profs sont montés avec leurs élèves. Et personne ne sait ce qu’il s’est passé dans les classes, que ce soit à Henri IV, en Normandie ou dans une ZEP de grande ville comme de province. Certains professeurs ont été suspendus, d’autres rappelés à l’ordre ou blâmés pour certains propos à caractère personnels. Beaucoup ont tenu à organiser des débats. Les jeunes m’ont dit que certains s’étaient très bien passés, et que d’autres avaient vraiment mal tourné, sans encadrement, et pire, volonté d’encadrement.

 

Les jeunes que j’avais face à moi n’étaient pas violents, ni haineux, ni revanchards, ils ne voulaient pas d’autres morts et dénonçaient l’acte des terroristes. (« Ce ne sont pas des musulmans, ce sont des fous. »  « Nous on veut pas être mêlés à leur guerre, peut-être que les images ont été insultantes pour nous, mais on a pas le droit de tuer des hommes seulement pour des dessins. » « J’ai honte de ces gars là. ») Ils étaient respectueux, calmes, et exprimaient avant tout leur incompréhension face à la réaction de certains enseignants.

 

Tous avaient un point commun : on les avait fait taire lors du débat, ou on leur avait reproché le droit au silence, selon les cas. Leurs questions, celles qu’on ne leur a pas laissé poser en classe ou qu’ils gardaient en eux, les voici telles qu’ils les ont exprimées :

 

« Mais pourquoi dans ce cas, quand la prof d’arts plastique nous a demandé de faire une caricature, les autres ont eu le droit de faire Mahomet et moi j’ai eu une heure de colle parce que j’ai seulement demandé si je pouvais dans ce cas caricaturer Jésus ?  Quand j’ai dit « Madame, ça devrait être ça l’égalité » j’ai pris deux heures au lieu d’une heure.»

 

« Pourquoi je me suis fait exclure du collège et qu’un prof a appelé mon père en disant qu’il me donnait les mauvaises valeurs juste parce que je n’ai pas voulu parler lors du débat ? »

 

« Pourquoi le vendredi il n’y a pas du tout de viande à la cantine et que moi quand je refuse une assiette de porc on me regarde bizarrement ? »

 

"Pourquoi quand j'ai demandé si on pouvait parler aussi des attaques contre les mosquées le prof m'a dit "Non, ça c'est normal." ?"

 

« Pourquoi j’ai dû retirer ma main de Fatma alors que toutes les filles portent leur médaille et leur croix de baptême chrétien ? »

 

« Pourquoi on a pas le droit de vouloir expliquer que l’Islam est une religion de paix et pas de sang pendant le débat, et par contre les autres parents demandent à ma mère de leur donner des gâteaux d’après le Ramadan et sont vexés quand elle ne veut pas et disent qu’elle ne partage pas ? » (celle-là est absurde à souhait, mais je l’atteste.)

 

Je réfléchis encore aux réponses.

 

Attention une fois encore, je ne cautionne nullement les élèves qui ont pu faire violemment l’apologie du terrorisme lors de ces débats, ou sur les réseaux sociaux. Mais je ne cautionne pas non plus les profs qui se sont permis d’utiliser ces débats et cette tragédie pour afficher plus clairement un ethnocentrisme français, chrétien, ou que sais-je.

 

J’ai beaucoup entendu de la part des élèves de confession musulmane, ces dernières semaines : « Si les gens nous voient comme ça, j’ai honte d’être musulman. »

 

De mon côté, plus j’entends que ce type de choses se passent derrière les portes fermées des classes, plus j’ai honte d’être prof.

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13 janvier 2015 2 13 /01 /janvier /2015 06:31

 

09cauchemarInsomniaque fait partie du quintet de mots toujours utilisés pour me décrire. Non parce que la lumière du jour me déplaît. Non parce que la fatigue est absente. Bien au contraire, mes nuits sans sommeil m’épuisent réellement. En tant que synesthète et obsédée de la mémoire, la mort par les songes est vraiment l’une des choses que je chéris le plus ici-bas, mais qui est devenu de plus en plus rare ces dernières années.

 

Evidemment, s’il existe quelques poudres bienfaisantes et destructrices pour aider à l’endormissement rapide et sans douleur, cautionnées par la bienveillance du médecin traitant et des cernes languissantes, inutile d’espérer conduire une journée classique sans un flottement distant ou quelques hallucinations. Inenvisageable à long terme, donc.

 

Les solutions les plus évidentes n’aident pas. Qu’il s’agisse de lecture à la chandelle ou de berceuses sous forme d’écran, la vision est trop fortement impliquée pour ne pas permettre au cerveau d’échapper à un autre cycle de sommeil, et soudain, il est cinq heures du matin. Le noir total et la privation de tous sens n’est pas une alternative envisageable pour les fous selon Aristote (comprenez, ceux qui réfléchissent vraiment beaucoup trop) car l’obscurité et le silence engagent l’esprit à toutes les pensées les moins objectives et les plus mélancoliques possibles. Encore une fois, il est rapidement cinq heures du matin, ou de ces horaires qui promettent des aurores frustrées et épuisantes.

 

Voici donc une solution alternative : la littérature audio. Ricanent les adultes qui veulent ou Freudiens traumatisés par la comptine, mais l’on trouve d’excellentes choses, dans le commerce, ou encore plus rapidement et gratuitement sur Internet. Mon approvisionnement personnel et chronophage se fait sur litteratureaudio.com, qui thésaurise énormément de belles voix comme de beaux extraits ou livres entiers.

 

Mes préférences vont aux contes, au folkore, mais aussi aux nouvelles inconnues. Des choses courtes, sans éclats de voix ni musique, pour ne pas être réveillée par la suite. J’ai ainsi pu découvrir les contes burlesques et facétieux d’Armand Sylvestre, comme la verve fantastique d’Erckmann-Chatrian, que je recommande vivement au passage.

Si l’expérience vous tente, trouvez-vous un donneur de voix qui vous convienne, et parcourez ses lectures. En écoutant avec attention et en y ajoutant un zeste d’imagination, il est difficile de ne pas se concentrer assez pour ne pas épuiser les dernières barrières de l’esprit face au sommeil, et surtout, pour éviter toute question métaphysique insoluble engendrée par la nuit. Je ne crie pas au miracle, mais l'expérience en vaut la peine.

 

Je tiens donc à remercier chaleureusement mes donneurs et donneuses de voix favoris(tes) : Bernard, Cocotte et Orangeno, avec une mention spéciale pour cette première nouvelle, La lettre volée, d’Edgar Poe, qui m’a offert bien des nuits paisibles.

 

 

Référence picturale :

Le Cauchemar.
Johann Henrich Fussli. Huile sur toile. 1782. Francfort. Goethe Museum.

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24 septembre 2014 3 24 /09 /septembre /2014 15:05

petronille-481726-250-400« J’ai regardé vers le lieu le plus noir et j’ai vu et entendu des bijoux. Leurs éclats multiples bruissants de pierres précieuses, d’or et d’argent. Une reptation serpentine les animait, ils n’appelaient pas les cous, les poignets et es doigts qu’ils auraient dû orner, ils se suffisaient à eux-mêmes et proclamaient l’absolu de leur luxe. A mesure qu’ils s’approchaient de moi, je sentais leur froid de métal. J’y puisais une jouissance de neige, j’aurais voulu pouvoir enfoncer mon visage en ce trésor glacé. » (p. 10)

 

L’intrigue de Pétronille : au cours d’une séance de dédicace, Amélie Nothomb / la narratrice rencontre enfin de visu l’une de ses correspondantes de papier, et choisit d’en faire sa compagne de beuverie. Hymnes conjoints à l’amitié étrange et à l’amour du champagne – et je maintiens l’hypallage possible. S’en suivent les aventures de Pétronille et Amélie, de Londres au réveillon neigeux et accidenté sous pluie de champagne, toujours.

Pétronille se modèle sur d’autres romans à qualités autofictives, comme Ni d’Eve ni d’Adam ou encore le Sabotage amoureux. Fondées sur des faits réels, la littérature permet de s’en écarter peu à peu pour en enjoliver les contours ou en gommer les défauts. Il m’a fallu attendre la fin du roman pour aller enquêter sur l’existence de Pétronille Fanto, qui s’apparenterait à une jeune écrivaine existante, mais est-ce bien important ?

 

Une fois encore, comme dans Une forme de vie, Amélie Nothomb semble vouloir puiser de plus en plus dans une réalité de personnalité littéraire plus que dans l’imagination pure pour écrire ses romans. Et qui pourrait l’en blâmer ? Rappelons-le, elle reste l’une des seules à lire tout son courrier et à y répondre manuellement, avec la régularité implacable d’une horloge du XIXe siècle. Ce mécanisme inébranlable se devait de réapparaître un jour dans les romans. Ces dernières années donc, beaucoup de citations quant à l’importance de ses lecteurs dans sa vie, d’informations quant à son rythme de vie (pour les néophytes : réveil vers 4h, thé noir sans sucre immonde – selon ses dires propres – puis inspirations fleuve qui donne naissance à plus de quatre romans dans l’année dont seul un est publié en août – celui que vous détenez entre vos mains.) qui peuvent sembler cocasses pour les nouveaux lecteurs, mais presque « déjà-vu » pour les inconditionnels de la romancière.

 

L’on retiendra cependant l’introduction du roman, cité en début d’article, ainsi que la très drôle excursion londonienne de Nothomb chez Vivienne Westwood. Pour ma part, j’ai adhéré totalement à la scène sordide de la roulette russe. Malheureusement, comme il est de mise ces dernières années pour les publications nothombiennes, les intrigues se font trop minces et l’écriture moins dense et mystérieuse. Reste une grande fluidité et une curiosité toujours générée par le renouvellement annuel du roman et cette capacité de Nothomb à happer le lecteur, non d’une façon inintéressante ou mécanique comme le feraient des auteurs accumulant les clichés, mais bien au contraire, d’une façon proche de la fascination, car nul ne saurait prévoir ce qui se prendra place à la prochaine page.

 

Toutefois, le détail récurrent qui gêne le plus étant cette fin trop courte, trop tragique, persistante : le meurtre de l’auteur. Mis en scène avec la roulette russe, il aurait été tout à fait intégrable et intégré au roman, à sa tonalité ambiguë, mais laissé seul ainsi, en un léger paragraphe … cela reste regrettable. Avec Barbe Bleue j’avais fortement l’espoir d’un retour à la fiction fantastique et meurtrière, mais cette veine s’est rapidement fanée. Nous attendrons encore l’année prochaine pour cela, sans aucun doute.

 

23 août 2014 6 23 /08 /août /2014 23:20

la-femme-au-miroir-216145-250-400La femme au miroir esquisse les portraits de trois femmes en récits-gigognes, à quelques siècles d’écart.  Les trois femmes, presque homonymes, ont en commun leur décalage avec leur époque et une conscience perturbée par une identité dictée par leur société.

 

La première Anne (Anne de Bruges, personnage fictif inspiré des béguinages flamands) ouvrant le récit fascine dès la scène d’exposition : entre la lumière de la pièce abritant la jeune mariée et le double miroir emprunté à la duchesse, il faut admettre que Schmitt sait captiver. Le personnage d’Anne est sans doute le mieux dessiné et le plus maîtrisé. Sans avoir le talent de Zweig pour l’écriture et la psychologie féminine (Zweig étant de mon point de vue, le maître incontesté de l’empathie  à court-terme) EE Schmitt parvient à définir les contours d’un personnage éthéré, saisie d’une communion soudaine et presque mystique avec la nature qui la pousse à fuir son mariage et à entrer dans un couvent sous la protection du moine Braindor et de la Grande Demoiselle. En mêlant épisodes à tendance bucolique et poésie naïve de la vierge, Anne de Bruges représente sans nul doute la figure de proue des trois portraits puisqu’elle vient se placer comme fondement des existences et des fins de ses deux autres alter-egos (Hanna et Anny).

 

A mon grand regret, le glissement vers la condamnation finale pour hérésie  est quelque peu rapide et abrupte, mais il fallait bien un bûcher et quelques étincelles pour clore comme il se devait les trois histoires. Laissons cependant un doute planer quant à l’érotisme latent des poésies d’Anne, qui auraient mérité, éventuellement, le développement d’une hypothétique relation platonique avec Braindor depuis leur rencontre en forêt. J’ajoute également une réserve sur un léger décalage linguistique à l’époque de la Renaissance, où la logique des choses aurait peut-être dû supprimer un langage trop vulgaire à certains instants.

 

Hanna von Waldberg hante quant à elle l’Autriche impériale. Afin de conter son histoire, EE Schmitt fait le très judicieux choix de l’épistolaire (ainsi l’alternance entre les récits ne permet pas réellement de monotonie) et ne montre que les courriers envoyés par Hanna à sa confidente Gretchen. Prétendument adoptée à la naissance, mariée comme il se doit à un jeune de la noblesse d’empire, Hanna fait le récit de ses journées guidées par une passion dévorante pour les sulfures et la comédie sociale : l’affirmation passive dans son rôle d’épouse est la seule chose qui parvient, au départ, à la contenter. A ce sujet, il faut décidément admettre qu’ EE Schmitt parvient à introduire dans ces trois récits trois personnages secondaires parfaitement dessinés et essentiels : Ida, pour Anne de Bruges, Ethan, pour Anny, et enfin Tante Vivi, pour Hanna, grande femme aux mœurs légères et aux accoutrements frivoles. A force de conversations sur l’extatique « minute éblouissante », Vivi parvient à débarrasser Hanna d’une langueur de vivre qui ankylosait également ses missives et à insuffler une folie contagieuse, mimétique, dans le quotidien de sa complice.

 

De loin, l’univers épistolaire recréé autour d’Hanna est le plus réussi, notamment grâce à l’intervention historique de la psychanalyse freudienne et de la description rapide mais terriblement efficace des séances avec le Docteur Caligari, du transfert, de la fuite, de la chute. On regrette réellement les ellipses pourtant essentielles au fonctionnement de l’histoire, et les cinq cent pages ne suffiront pas à combler la curiosité du lecteur sur le destin tardif de psychothérapeute d’Hanna.

 

Enfin, la dernière histoire est celle d’Anny, actrice du tout-Hollywood, noyée dans l’alcool, les drogues et le sexe. Il fallait un équilibre plus moderne et plus provocant pour terminer cette trinité, mais le personnage d’Anny, sûrement par sa superficialité affichée, n’a pas réellement su retenir mon attention, c’est pourquoi je n’en dirai que ces quelques mots. La reconversion-rédemption finale semble bien trop miraculeuse et quelque peu forcée pour rejoindre les deux autres femmes, mais qu’importe.

 

La femme au miroir est un roman affublé d’un style efficace : sans se perdre dans des méandres de densité migraineuse ni dans la simplicité affligeante qui peuple parfois les rayons des librairies, EE Schmitt réussit à mêler Histoire, religion et représentations autour du motif complexe de la réflexion et de l’identité. Je conseille vivement aux amateurs d'une littérature reposante mais pas abrutissante.

1 août 2014 5 01 /08 /août /2014 21:20

EtrangeEn quelques mots : Le commissaire Espinosa se trouve mêlé à une affaire mêlant psychiatrie et paranoïa. Persuadé qu’il est poursuivi et harcelé par l’un de ses patients, le Dr. Nesse s’alarme lorsque l’une de ses filles disparaît. Trois histoires, séparées par des ellipses, viennent reprendre le cas du Dr Nesse à différentes périodes de son histoire et de son désir de vendetta quelque peu étrange.

 

Le cadre est celui d’un roman policier, dont on rappelle par avance l’inconvénient majeur : l’usage unique. Une fois terminé, le roman perd de sa saveur puisqu’il a délivré toutes ses clés. Outre cette amertume initiale, l’ouvrage semblait présenter un intérêt majeur : celui de reprendre en filigrane l’atmosphère du célèbre cas du Dr Jekyll et de Mr Hide de R.L. Stevenson. Le possible renversement entre bourreau et victime donne une dimension épaisse à la première histoire dans laquelle Jonas-Isodoro est présent. La focalisation externe et quelque peu fragmentée donne bien lieu à la création de points aveugles du récit qui participent à son mystère, toujours dans la première partie, qui se lit extrêmement bien.

 

Sans vouloir une fois encore m’avancer en stylistique puisqu’il s’agit d’une œuvre traduite du portugais, tout ce qu’il est possible de dire est que les structures plutôt simples, fluides, rendent la lecture agréable et efficace, permettant par homologie de rester dans une action rapide, parfois saccadée. Le roman ne se perd absolument pas en détails et descriptions qui viendraient freiner l’enchaînement des actions ; les adjectifs sont également très peu présents.

 

Après un encart rapide sur le style, revenons au tissu narratif en lui-même. Une fois la première histoire terminée, malheureusement, le roman perd tout son intérêt. En effet, le patient (qui aurait mérité un nuancier bien plus étendu de qualifications, d’explications, d’histoire personnelle) disparaît en quelques lignes, et sa mort est annoncée très rapidement, mettant par là-même fin à la théorie du complot contre le Dr. Nesse, qui plonge dès lors dans une paranoïa exacerbée.  Le personnage de Jonas aurait vraiment gagné à être étoffé, les séances de psychanalyse retranscrites (car annoncées comme troublantes dès l’introduction, sans suite.) et les pensées du patient plus dévoilées. Peut-être est-ce une part de l’ambigüité que voulait lui donner l’auteur, mais Jonas paraît à ce point hermétique, non plus étrange ou mystérieux.

 

De même, les personnages féminins, à l’exception de Leticia, la première fille du Docteur, se voient dépeintes de façon très fade : les dialogues, pourtant assez présents, les placent en retrait des inspecteurs et même des bribes d’existence annexes de ceux-ci qui font office de véritables intrusions inutiles dans le déroulement narratif. Ce roman se disperse dès la seconde histoire, de façon inexorable.  La plus grande déception est l’absolu raté de la tournure fantastique qu’aurait pu (et dû) prendre le roman dans la seconde partie. Ce champ alternatif des possibles aurait probablement donné au roman et à l’histoire (intéressante au départ) le souffle qui lui manque à la fin du premier tiers : l’on aurait aimé trouver une tombe vide, une vengeance fabuleuse fomentée sur des années entières, et le meurtre de toutes les femmes de la famille par le fascinant Jonas. Seulement il n’en est rien. Le corps est inerte, seule une voix persiste, mais la folie du Dr. Nesse est déjà soupçonnée, presque prouvée.

 

Enfin, le dénouement de l’affaire (de la triple affaire de meurtre, dirons-nous) ne tient que sur quelques paragraphes et n’exprime en rien une volonté d’éclaircissement : l’obscurité et même l’opacité sont de mises. Les mystères semés tout au long du roman (le corps enterré en indigent de Jonas, les lettres anonymes, les coups de fils d’outre-tombe) viennent se dissoudre dans une explication par trop réaliste et arbitraire, comme si, au fond, ces années d’enquête n’avaient contenu que des filatures manquées et de l’encre versée en pure perte. Un roman frustrant sur bien des points, en somme.

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Il a alors fallu décrire cet autre monde, entre les pages, derrière les caractères, esquissé à l'encre des souvenirs. J'étais là, à cet instant précis. Un coeur mort ravivé par ces écrits. Il est de ces passions qui ne se réfrènent pas, qui dévorent l'existence et l'esprit. J'écris depuis que j'en suis capable, les mots sont le poudroiement de mes joies comme l'élixir de mes douleurs. A travers les changements de vie, les pensées ondoyantes, les sursauts de l'âme, l'encre reste sous ma peau, derrière mes paupières, glisse entre mes doigts. Je n'estime pas une présentation comme forcément nécessaire : l'identité passe, s'esquisse ou s'envole. J'étudie la littérature et ses méandres, je m'y noie consciemment et en respire les souffles manqués. L'art dépeint mes jours, qu'il s'agisse des mots, des films, de mélodies, de photographies, de répliques ou de pas de danse.

Ces pages seront celles de critiques de livres contemporains, de citations plus ou moins anciennes, d'impressions éphémères ou de tribulations quotidiennes. Puisque les lettres ont remplacé mon coeur battant ; puisque l'encre, à elle seule, dit absolument tout, bienvenue ...

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