Charlie, Haziz, Zohra & Karim.

Publié le par hendiadyn

questionmarkJe ne reviendrai pas sur les évènements du 7 janvier en tant que tels, mais préparez-vous à de nombreuses prétéritions et précautions. Le but ici n’est pas de soulever un débat, simplement de vous montrer un point de vue particulier que j’avais envie de partager parce qu’il me fait réfléchir.

 

J’ai lu beaucoup de témoignages émus, sincères, révoltés, malheureux, désespérés. Je les soutiens et les comprends, j’ai également une grande pensée pour les familles des victimes. Cependant je n’alignerai pas les mots que vous avez déjà lu des milliers de fois (piochez : horreur, ignoble, incroyable, etc.) Je suis une cynique qui pense très sincèrement que nous terminerons tôt ou tard dans une contre-utopie digne d’Orwell. Je me situe dans le camp du choc et du désespoir quant à l’avenir, mais je ne m’étendrai pas car je ne veux pas le faire.

 

Bien sûr, le slogan « Je suis Charlie » avait une portée symbolique forte ayant pour but de montrer une France meurtrie mais toujours debout. Mais très honnêtement, j’ai été écœurée par l’hyper médiatisation de la chose, et la déferlante d’hyperboles, de glose larmoyante par certains de mes contacts. Je ne critique pas l’engagement de ceux que je sais très dévoués à ces causes, et je les respecte. Ce que je respecte nettement moins, c’est le besoin d’en faire toujours plus dans le pathos de certains, dans leurs photos, leurs statuts (un par heure pour certains), alors qu’ils n’avaient jamais touché ni Charlie Hebdo, ni un seul quotidien satirique auparavant, et ne regardent qu’à peine les informations. Bref.

 

La même chose s’applique au mouvement « Je ne suis pas Charlie » : le fameux mouvement antithétique qui se devait de naître. Encore une fois, je respecte ceux qui portaient ces valeurs depuis longtemps, et les maintiendront une fois l’engouement médiatique terminé. Je respecte nettement moins ceux qui lançait l’ardente négative par pur esprit de contradiction et de provocation, ne faisant qu’emprunter le nom d’un journal pour donner un prétexte au flot inextinguible de paroles plus gonflées par l’ego que par l’envie de réellement faire sens.

 

Beaucoup ont soudainement, intensément élevé la voix et se sont tus immédiatement après, voilà ce que je reproche aux deux parties. Mais ce n’est pas réellement le sujet. Je veux avant tout parler du rôle de l’Education Nationale, et surtout, de ses professeurs, après ces évènements.

 

Cette année j’ai fait le choix de travailler dans un programme qui encourageait l’intégration des élèves nouvellement arrivés en France dans le cadre du diplôme de Français Langue Etrangère mais aussi dans le cadre périscolaire de réinsertion et de soutiens aux jeunes les plus en difficultés sur le plan scolaire, judiciaire, social. Alors sortons les chiffres. Sur les 25 jeunes que je côtoie et qui sont dans ce programme, 23 sont issus de familles musulmanes et ont pour religion l’Islam.

 

Je savais que les recevoir après cette semaine de janvier allait être compliqué. Et un mardi, un de mes élèves est arrivé avec une punition. D’habitude, celles-ci se bornent à des heures de colle ou des phrases à copier, cette fois il s’agissait d’une « réflexion personnelle » sur les attentats. Le professeur conseillait de bien développer le point de vue de la liberté d’expression. « Etrange devoir. » ai-je laissé échapper. Pas de colère ni de violence chez le jeune, qui a juste baissé la tête et qui m’a dit : « Depuis les attentats, ils pensent qu’on va tous se transformer en monstres et tuer tout le monde. » Un grand « ils » pour désigner certains profs.

 

C’était de l’amertume, de la déception. Une jeune fille qui porte le voile, et qui ne connaissait pas l’autre élève (ils sont tous d’établissements différents pour éviter de les replonger dans leur quotidien) a ajouté « C’est vrai, mais maintenant mes sœurs et moi on ne sort plus depuis qu’on s’est faites agresser. » Un troisième (encore d’un établissement différent) a raconté qu’il était systématiquement mis à la porte d’un cours depuis le 7 janvier. Un autre que tous les musulmans d’une classe n’avaient pas eu le droit à la parole pendant un débat. Tous acquiescent. Peut-être exagèrent-ils. Peut-être appuient-ils sur le rôle de victime, me direz-vous. Mais la plupart sont en échec scolaire, en difficulté, voire en contentieux avec la justice pour de graves affaires d’agressions. D’autres sont seulement précoces et cherchent seulement à concilier vie familiale complexe et envie de faire le métier qui leur plaît. Ils sont tous très différents, ne sont pas forcément amis, certains sont même les bourreaux des autres. Le mensonge ne me semblait pas au programme, et je n’écris pas cet article pour le plaisir de défendre ces jeunes qui parfois ont fait des choses indéfendables.

 

Même si je ne veux absolument pas généraliser, j’ai été immensément déçue des réactions de certains enseignants, et ce dans plus de cinq établissements différents. Evidemment, je ne dis pas que tous les collèges et lycées cachent des subjectivités suspectes et prêtent à prendre quelques petites revanches personnelles quant à leur propre intolérance. Mais voyons la réalité en face : la règle imposée par le Rectorat était de faire une minute de silence, à midi, le 8 janvier. Tous les établissements l’ont respectée. Mais ensuite les profs sont montés avec leurs élèves. Et personne ne sait ce qu’il s’est passé dans les classes, que ce soit à Henri IV, en Normandie ou dans une ZEP de grande ville comme de province. Certains professeurs ont été suspendus, d’autres rappelés à l’ordre ou blâmés pour certains propos à caractère personnels. Beaucoup ont tenu à organiser des débats. Les jeunes m’ont dit que certains s’étaient très bien passés, et que d’autres avaient vraiment mal tourné, sans encadrement, et pire, volonté d’encadrement.

 

Les jeunes que j’avais face à moi n’étaient pas violents, ni haineux, ni revanchards, ils ne voulaient pas d’autres morts et dénonçaient l’acte des terroristes. (« Ce ne sont pas des musulmans, ce sont des fous. »  « Nous on veut pas être mêlés à leur guerre, peut-être que les images ont été insultantes pour nous, mais on a pas le droit de tuer des hommes seulement pour des dessins. » « J’ai honte de ces gars là. ») Ils étaient respectueux, calmes, et exprimaient avant tout leur incompréhension face à la réaction de certains enseignants.

 

Tous avaient un point commun : on les avait fait taire lors du débat, ou on leur avait reproché le droit au silence, selon les cas. Leurs questions, celles qu’on ne leur a pas laissé poser en classe ou qu’ils gardaient en eux, les voici telles qu’ils les ont exprimées :

 

« Mais pourquoi dans ce cas, quand la prof d’arts plastique nous a demandé de faire une caricature, les autres ont eu le droit de faire Mahomet et moi j’ai eu une heure de colle parce que j’ai seulement demandé si je pouvais dans ce cas caricaturer Jésus ?  Quand j’ai dit « Madame, ça devrait être ça l’égalité » j’ai pris deux heures au lieu d’une heure.»

 

« Pourquoi je me suis fait exclure du collège et qu’un prof a appelé mon père en disant qu’il me donnait les mauvaises valeurs juste parce que je n’ai pas voulu parler lors du débat ? »

 

« Pourquoi le vendredi il n’y a pas du tout de viande à la cantine et que moi quand je refuse une assiette de porc on me regarde bizarrement ? »

 

"Pourquoi quand j'ai demandé si on pouvait parler aussi des attaques contre les mosquées le prof m'a dit "Non, ça c'est normal." ?"

 

« Pourquoi j’ai dû retirer ma main de Fatma alors que toutes les filles portent leur médaille et leur croix de baptême chrétien ? »

 

« Pourquoi on a pas le droit de vouloir expliquer que l’Islam est une religion de paix et pas de sang pendant le débat, et par contre les autres parents demandent à ma mère de leur donner des gâteaux d’après le Ramadan et sont vexés quand elle ne veut pas et disent qu’elle ne partage pas ? » (celle-là est absurde à souhait, mais je l’atteste.)

 

Je réfléchis encore aux réponses.

 

Attention une fois encore, je ne cautionne nullement les élèves qui ont pu faire violemment l’apologie du terrorisme lors de ces débats, ou sur les réseaux sociaux. Mais je ne cautionne pas non plus les profs qui se sont permis d’utiliser ces débats et cette tragédie pour afficher plus clairement un ethnocentrisme français, chrétien, ou que sais-je.

 

J’ai beaucoup entendu de la part des élèves de confession musulmane, ces dernières semaines : « Si les gens nous voient comme ça, j’ai honte d’être musulman. »

 

De mon côté, plus j’entends que ce type de choses se passent derrière les portes fermées des classes, plus j’ai honte d’être prof.

Publié dans Tâches d'encre

Commenter cet article

MG 27/01/2015 23:38

que dire à ces enfants ? courage , ne fuyez pas :j'espère que sur votre route , vous rencontrerez des professeurs qui ont encore foi en ce beau métier . Je suis sûre que vous l'avez déjà rencontré
... et que vous en rencontrerez encore.
Il n'y a que l'intelligence , le savoir qui peuvent contrer cette absurdité , ces atrocités.