La femme au miroir - Eric-Emmanuel Schmitt (2011)

Publié le par hendiadyn

la-femme-au-miroir-216145-250-400La femme au miroir esquisse les portraits de trois femmes en récits-gigognes, à quelques siècles d’écart.  Les trois femmes, presque homonymes, ont en commun leur décalage avec leur époque et une conscience perturbée par une identité dictée par leur société.

 

La première Anne (Anne de Bruges, personnage fictif inspiré des béguinages flamands) ouvrant le récit fascine dès la scène d’exposition : entre la lumière de la pièce abritant la jeune mariée et le double miroir emprunté à la duchesse, il faut admettre que Schmitt sait captiver. Le personnage d’Anne est sans doute le mieux dessiné et le plus maîtrisé. Sans avoir le talent de Zweig pour l’écriture et la psychologie féminine (Zweig étant de mon point de vue, le maître incontesté de l’empathie  à court-terme) EE Schmitt parvient à définir les contours d’un personnage éthéré, saisie d’une communion soudaine et presque mystique avec la nature qui la pousse à fuir son mariage et à entrer dans un couvent sous la protection du moine Braindor et de la Grande Demoiselle. En mêlant épisodes à tendance bucolique et poésie naïve de la vierge, Anne de Bruges représente sans nul doute la figure de proue des trois portraits puisqu’elle vient se placer comme fondement des existences et des fins de ses deux autres alter-egos (Hanna et Anny).

 

A mon grand regret, le glissement vers la condamnation finale pour hérésie  est quelque peu rapide et abrupte, mais il fallait bien un bûcher et quelques étincelles pour clore comme il se devait les trois histoires. Laissons cependant un doute planer quant à l’érotisme latent des poésies d’Anne, qui auraient mérité, éventuellement, le développement d’une hypothétique relation platonique avec Braindor depuis leur rencontre en forêt. J’ajoute également une réserve sur un léger décalage linguistique à l’époque de la Renaissance, où la logique des choses aurait peut-être dû supprimer un langage trop vulgaire à certains instants.

 

Hanna von Waldberg hante quant à elle l’Autriche impériale. Afin de conter son histoire, EE Schmitt fait le très judicieux choix de l’épistolaire (ainsi l’alternance entre les récits ne permet pas réellement de monotonie) et ne montre que les courriers envoyés par Hanna à sa confidente Gretchen. Prétendument adoptée à la naissance, mariée comme il se doit à un jeune de la noblesse d’empire, Hanna fait le récit de ses journées guidées par une passion dévorante pour les sulfures et la comédie sociale : l’affirmation passive dans son rôle d’épouse est la seule chose qui parvient, au départ, à la contenter. A ce sujet, il faut décidément admettre qu’ EE Schmitt parvient à introduire dans ces trois récits trois personnages secondaires parfaitement dessinés et essentiels : Ida, pour Anne de Bruges, Ethan, pour Anny, et enfin Tante Vivi, pour Hanna, grande femme aux mœurs légères et aux accoutrements frivoles. A force de conversations sur l’extatique « minute éblouissante », Vivi parvient à débarrasser Hanna d’une langueur de vivre qui ankylosait également ses missives et à insuffler une folie contagieuse, mimétique, dans le quotidien de sa complice.

 

De loin, l’univers épistolaire recréé autour d’Hanna est le plus réussi, notamment grâce à l’intervention historique de la psychanalyse freudienne et de la description rapide mais terriblement efficace des séances avec le Docteur Caligari, du transfert, de la fuite, de la chute. On regrette réellement les ellipses pourtant essentielles au fonctionnement de l’histoire, et les cinq cent pages ne suffiront pas à combler la curiosité du lecteur sur le destin tardif de psychothérapeute d’Hanna.

 

Enfin, la dernière histoire est celle d’Anny, actrice du tout-Hollywood, noyée dans l’alcool, les drogues et le sexe. Il fallait un équilibre plus moderne et plus provocant pour terminer cette trinité, mais le personnage d’Anny, sûrement par sa superficialité affichée, n’a pas réellement su retenir mon attention, c’est pourquoi je n’en dirai que ces quelques mots. La reconversion-rédemption finale semble bien trop miraculeuse et quelque peu forcée pour rejoindre les deux autres femmes, mais qu’importe.

 

La femme au miroir est un roman affublé d’un style efficace : sans se perdre dans des méandres de densité migraineuse ni dans la simplicité affligeante qui peuple parfois les rayons des librairies, EE Schmitt réussit à mêler Histoire, religion et représentations autour du motif complexe de la réflexion et de l’identité. Je conseille vivement aux amateurs d'une littérature reposante mais pas abrutissante.

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