L'étrange cas du Dr Nesse - Luis Alfredo Garcia-Roza (2010)

Publié le par hendiadyn

EtrangeEn quelques mots : Le commissaire Espinosa se trouve mêlé à une affaire mêlant psychiatrie et paranoïa. Persuadé qu’il est poursuivi et harcelé par l’un de ses patients, le Dr. Nesse s’alarme lorsque l’une de ses filles disparaît. Trois histoires, séparées par des ellipses, viennent reprendre le cas du Dr Nesse à différentes périodes de son histoire et de son désir de vendetta quelque peu étrange.

 

Le cadre est celui d’un roman policier, dont on rappelle par avance l’inconvénient majeur : l’usage unique. Une fois terminé, le roman perd de sa saveur puisqu’il a délivré toutes ses clés. Outre cette amertume initiale, l’ouvrage semblait présenter un intérêt majeur : celui de reprendre en filigrane l’atmosphère du célèbre cas du Dr Jekyll et de Mr Hide de R.L. Stevenson. Le possible renversement entre bourreau et victime donne une dimension épaisse à la première histoire dans laquelle Jonas-Isodoro est présent. La focalisation externe et quelque peu fragmentée donne bien lieu à la création de points aveugles du récit qui participent à son mystère, toujours dans la première partie, qui se lit extrêmement bien.

 

Sans vouloir une fois encore m’avancer en stylistique puisqu’il s’agit d’une œuvre traduite du portugais, tout ce qu’il est possible de dire est que les structures plutôt simples, fluides, rendent la lecture agréable et efficace, permettant par homologie de rester dans une action rapide, parfois saccadée. Le roman ne se perd absolument pas en détails et descriptions qui viendraient freiner l’enchaînement des actions ; les adjectifs sont également très peu présents.

 

Après un encart rapide sur le style, revenons au tissu narratif en lui-même. Une fois la première histoire terminée, malheureusement, le roman perd tout son intérêt. En effet, le patient (qui aurait mérité un nuancier bien plus étendu de qualifications, d’explications, d’histoire personnelle) disparaît en quelques lignes, et sa mort est annoncée très rapidement, mettant par là-même fin à la théorie du complot contre le Dr. Nesse, qui plonge dès lors dans une paranoïa exacerbée.  Le personnage de Jonas aurait vraiment gagné à être étoffé, les séances de psychanalyse retranscrites (car annoncées comme troublantes dès l’introduction, sans suite.) et les pensées du patient plus dévoilées. Peut-être est-ce une part de l’ambigüité que voulait lui donner l’auteur, mais Jonas paraît à ce point hermétique, non plus étrange ou mystérieux.

 

De même, les personnages féminins, à l’exception de Leticia, la première fille du Docteur, se voient dépeintes de façon très fade : les dialogues, pourtant assez présents, les placent en retrait des inspecteurs et même des bribes d’existence annexes de ceux-ci qui font office de véritables intrusions inutiles dans le déroulement narratif. Ce roman se disperse dès la seconde histoire, de façon inexorable.  La plus grande déception est l’absolu raté de la tournure fantastique qu’aurait pu (et dû) prendre le roman dans la seconde partie. Ce champ alternatif des possibles aurait probablement donné au roman et à l’histoire (intéressante au départ) le souffle qui lui manque à la fin du premier tiers : l’on aurait aimé trouver une tombe vide, une vengeance fabuleuse fomentée sur des années entières, et le meurtre de toutes les femmes de la famille par le fascinant Jonas. Seulement il n’en est rien. Le corps est inerte, seule une voix persiste, mais la folie du Dr. Nesse est déjà soupçonnée, presque prouvée.

 

Enfin, le dénouement de l’affaire (de la triple affaire de meurtre, dirons-nous) ne tient que sur quelques paragraphes et n’exprime en rien une volonté d’éclaircissement : l’obscurité et même l’opacité sont de mises. Les mystères semés tout au long du roman (le corps enterré en indigent de Jonas, les lettres anonymes, les coups de fils d’outre-tombe) viennent se dissoudre dans une explication par trop réaliste et arbitraire, comme si, au fond, ces années d’enquête n’avaient contenu que des filatures manquées et de l’encre versée en pure perte. Un roman frustrant sur bien des points, en somme.

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