Une certaine idée du bonheur (Tolstoi lied) - Rachel Kadish (2011)

Publié le par hendiadyn

kadish« Plus nous nous éloignons de l’amour, a écrit Yehuda Amichaï,

plus nous multiplions les mots.
Des mots et des phrases si longs et ordonnés.

Si nous étions restés ensemble

Nous aurions pu devenir un silence. » (p 271, Sonatine)


Evidemment, le titre ne pouvait être qu’attirant, plus encore dans sa version originale. Tolstoi, le maître du malheur humain, et ce particulièrement dès les premières lignes d’Anna Karénine, est renversé par Tracy Farber, professeur de littérature américaine dans un département de lettres bien représentatif du cosmos humain et de ses cruautés. L’ouvrage repose, ou du moins le croit-on, sur cette dialectique unique entre bonheur et souffrance : le cynisme de la quatrième couverture impressionne. Il semblerait que le personnage principal ait un immense pouvoir stoïque, à la fois d’harmonie et de distanciation avec le monde humain : de son appartement en étages et de sa bibliothèque, elle contemple et prévoit les jeux d’échecs amoureux. Le croit-on, disais-je, car l’idée d’une sarcastique de dernier ordre, d’une langue acerbe et critique sur les clichés du bonheur humain semblait vraiment plaisante.  Cependant, dès la trentième page, le cynisme disparaît : la professeur de littérature lucide n’a plus rien de tel en rencontrant un semi prince charmant qui a rejeté la religion chrétienne pour se lancer dans le bénévolat. La déception est grandissante lorsque les péripéties s’enchaînent de façon quelque peu rocambolesque : cent pages plus loin, notre cynique est fiancée. Sujet d’étude fortement compromis, donc.


C’est bien la tournure que prend l’ouvrage qui dérange ; le narrateur alterne les tableaux sans s’y attarder et on a malheureusement assez vite l’impression d’un film plutôt que d’une œuvre littéraire. Un style simple alternant phrases saccadées et pensées directes, aidé par une focalisation interne renforçant encore l’effet cinématographique. Adapté au cinéma, nulle doute que l’histoire aurait un succès fou, mais malgré les citations de Faulkner, Dickinson et autres Melville qui croisent les lignes et la voix de la narratrice, l’impression de décalage persiste et crée parfois l’ennui.


Joli surprise cependant, pour un « second rôle » : celui de Jeff, collègue homosexuel de Tracy, amis depuis huit ans.  Son humour et son ironie détonne au milieu d’un département où se rencontrent des personnalités parfois ternes ou stéréotypées, et il met en relief les chapitres uniquement professionnels en y mêlant habilement esprit et sarcasmes. Finalement, après lecture du roman : il se révèle être le seul expert en relations humaines et amoureuses, même si cela ne semblait pas être prévu à la base.


Enfin, les quatre parties du roman sont inégales : la troisième partie sonne le paroxysme d’une partie plus centrée sur la titularisation du personnage et à vrai dire, la seule partie réellement vraisemblable. En réalité il s’agit bien d’un format de série : les parties alternent les représentations théâtrales de Yolanda, les crises psychotiques des doctorants et les intrigues de bureau mesquines, sur fond de littérature, ou du moins sur fond de citations intégrées dans les dialogues, parfois en vain. En somme, les cinq cent pages ont plutôt tendance à agacer les amateurs de littérature, même s’il est agréable de lire quelques vers bien choisis (cf l’exergue de l’article) mais trop de sphères se mêlent à la fois pour que les thèmes réellement originaux soient mis en valeur. S’il ne s’agit pas de « chick lit » traditionnelle, il s’agit d’un genre annexe, naviguant entre roman léger et ouvrage à thèse, mais finalement pas vraiment convaincant.


Tolstoï n’a pas menti. Le malheur a différents visages, et nous sommes bien tragiques. La fin heureuse de ce roman n’est qu’une autre exception à la règle.

Commenter cet article