Noces au paradis (Nunta in cer) - Mircea Eliade (1981)

Publié le par hendiadyn

tumblr_kzvjxyd2lG1qzbdsao1_500.jpg"C'est ce qui me paraît le plus difficile à apprendre d'une personne aimée : ses yeux. Nos regards parfois frappent ce miroir si maladroitement qu'ils le troublent et l'embuent ; ou, plus grave encore, ils le ternissent, ils lui donnent un éclait de faïence , d'émail coloré. Il y a aussi des regards cruels, qui arrachent la rétine, ou qui la transpercent sauvagement et l'ensanglantent ou qui l'éteignent ..." (Noces au paradis, Mircea Eliade, coll. l'Imaginaire, Gallimard, p.38)

 

Noces au paradis est une affaire complexe, une lecture parfois fascinante mais longue pour la fin de la première partie. L’histoire de deux hommes discutant dans les ténèbres au cours d’une nuit blanche. L’un a tout juste quarante ans, l’autre à peine trente, et sans se le dire, ils dévoilent la plus grande de leurs histoires d’amour : celle qu’ils ont vécu avec la même femme à huit ans d’écart.


Il y a peu de choses à dire sur cette traduction du roumain, qui évite les écueils d’un langage trop soutenu ou trop lourd par instant : l’on reconnaît cependant volontiers l’atmosphère slave du mystère des sentiments et d’une pudeur essentielle au fil des pages. Mavrodin, le premier homme mais aussi le plus jeune, esquisse un monologue bien distinct de celui de son interlocuteur : plus expérimenté mais aussi marqué par l’effort de guerre et surtout par l’incapacité d’avouer son amour à quiconque.


Si le premier récit est empreint de jalousies, d’attentes amoureuses insolubles et d’analyses très précises de la genèse amoureuse (les premières pages, notamment, dévoilent une sensibilité extrême et expriment le plus justement la lutte intérieure de l’homme fier se sachant perdu mais ne cessant de vouloir revenir en arrière afin de conserver sa quiétude originelle) le deuxième est plus vil et égoïste – la violence à rebours du premier amour de la jeune femme éclaire la souffrance cachée entre les lignes des premiers instants de l’ouvrage.


En effet, Hasnas, le deuxième homme, incarne la froideur masculine et le côté le plus vicieux de son être. Assoiffé de passion charnelle mais aussi de brutalité, entre tendresses et insultes, la volupté ne lui est familière que dans la douleur qu’il provoque chez celle qu’il aime. Paradoxalement, le manque d’amour ne l’effleure que lorsque Lena s’éloigne définitivement, après mille avertissements, mille paroles lancées dans le vide de l’esprit d’Hasnas.


Si Mavrodin rappelle le Séducteur que décrit Kierkegaard, sûr de lui et de ses effets mais pris au piège par la suite, ce deuxième amant ne connaît pas cette rédemption. Au bord du gouffre, les deux hommes ne voient que l’ingratitude de la femme qui les abandonne sans comprendre la moindre de leurs erreurs. Agaçant et lucide à la fois.


Les deux histoires, chronologiquement et fatalement inversées, se complètent et s’excluent, sans jamais intégrer le point de vue féminin. La misogynie latente de l’écriture d’Eliade ne pardonnera pas les derniers sursauts amoureux des hommes, et laissera un silence final plus que frustrant pour le lecteur, qui regrettera surtout les premières lignes qui sont de loin les meilleures. Le miracle attendu n'a pas lieu.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article