Un soir de décembre - Delphine De Vigan (2005)

Publié le par hendiadyn

tumblr m0yr3lUS141rrkqjso1 500« Elise se trompe. Il n’a rien oublié. C’est bien pire encore. Il peut décrire les endroits, les vêtements, les paysages, mais il est incapable de leur associer une sensation, comme si rien n’avait été inscrit dans son corps. Il se souvient de tout. Mais s’il cherche l’écho d’un rire, l’ombre d’un regret, s’il cherche l’onde d’une colère éteinte, l’image se délite, s’éloigne, finit par disparaître. Les souvenirs ne sont accessibles qu’à travers leurs contours : dates, noms, visage, comme autant de boîtes vides, classées, répertoriées, dont le contenu lui échappe. Voilà l’oubli, le véritable oubli : transformer la mémoire en un catalogue de produits disponible sur demande, déconnecté de toute réminiscence des sens. »  (Réédition Points, p. 82)

 

Un soir de décembre : un titre anodin. Il compense cependant une grande faille temporelle dans tout le roman de Delphine de Vigan. En effet, tout au long de l’intrigue, aucune date, aucun moment, juste les saisons, discrètes et comme d’éternels recommencements, comme approche d’un temps qui n’a plus aucune prise sur le personnage principal. Matthieu Brin, quarante-cinq ans, une femme, deux enfants, un travail dans l’édition de catalogue, un premier roman à succès. Lisse en apparence, totalement dénué d’histoire lorsque le livre s’ouvre et que l’auteur découvre une missive qui lui est adressée directement, sans fard ni masque, bien distincte malgré elle des autres lettres d’admiratrices.

 

Le roman est celui d’un souvenir, invisible, de ceux qui gît au fond des cœurs, et l’empoisonne jusqu’à faire pourrir la chair. Incarné par cinq lettres de Sara, une mystérieuse histoire du passé, de retour au présent de l’attente et de l’espoir, le souvenir d’une histoire inachevée, d’un amour violent et insatiable, insufflera à l’auteur le courage de rédiger son second roman dans un chassé-croisé épistolaire dont nous ne connaissons que la moitié des cartes. Seulement, comme le suggère De Vigan en exergue, en chœur avec Barthes, l’écriture ne sublime rien, ne compense rien, car elle est précisément là où l’absence se fait la plus cruelle. En écrivant et en cherchant à rattraper ce qu’il a perdu dix années auparavant, l’écriture se fait plus rude et plus noire, la descente s’amorce.

 

Delphine de Vigan conserve ce rythme qui m’a toujours plu chez elle. En sachant s’attarder sur quelques souvenirs, quelques émotions ou zestes de vie dignes de figurer dans les carnets que les littéraires conservent précieusement, elle a cette justesse et ce « ce qu’il faut » de mots pour décrire la mélancolie fertile qui quitte l’écriture pour y laisser place à la dépression dévorante. Avec l’histoire d’une agonie blanche sur la page noire d’encre, l’attente de Sara tient en haleine autant que l’équilibre de l’auteur.

 

Mention spéciale à un personnage qui n’apparaît que dans le dernier quart du roman en la personne de la femme au chapeau. L’éternelle sagesse se trouve au fond des bars et s’envole à minuit dans une odeur de whisky, c’est bien  connu. Après une première conversation digne du discours d’un prophète, la femme déchue a le ton des vérités que l’on attend sans oser les dire, et les dialogues méritent bien des relectures. (notamment page 171)

 

Un soir de décembre n’a pas suscité autant d’engouement ni de fureur nocturne de lire que No et moi, mais l’enchantement opère tout de même : il est difficile de laisser un livre de Delphine de Vigan et d’y revenir plus tard. Ses histoires appellent l’urgence de connaître la fin, d’accompagner jusqu’au bout les personnages dans leur descente / chute / anabase (peu souvent). A chaque fois.

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