Tuer le père - Amélie Nothomb (2011)

Publié le par hendiadyn

tuerlepere« Qui voyait Norman et Christina ensemble était frappé par leur point commun : ils avaient une même façon de se taire. On observait leur manière hiératique de siéger silencieux l’un à côté de l’autre, tels un roi et une reine de l’époque mycénienne, n’échangeant rien d’autre que leur beauté et leur majesté. La fascination qui émanait de la juxtaposition de ces deux êtres superbes les identifiait à des totems. » (p50)


Allez savoir ce qui se passe dans la tête d’un joueur. Comme toujours, Amélie Nothomb crée l’hésitation et l’incertitude flagrante, dès la quatrième de couverture. On se rappelle sans peine le « Il n’y a pas d’échec amoureux. » ; ici la seule phrase déposée dans le vide de la page blanche s’y marie parfaitement. L’attente avant chaque nouvel ouvrage de Nothomb est toujours longue, proportionnellement, depuis un certain nombre d’années, au petit nombre de pages, aussi vite dévorées que tournées. Puis il y a le titre. Tuer le père : syntaxe avortée, complexe d’Œdipe à moitié avoué, jamais pardonné. Car il s’agit bien d’un gigantesque labyrinthe oedipien que l’auteur va dérouler sous les yeux du lecteur. Joe Whip, presque orphelin et fasciné par la magie, s’entiche du maître en la matière, Norman Terence, qui va devenir son professeur, mais aussi et surtout, un substitut de père.

 

Comme à son habitude, Nothomb va croquer les traits humains d’une façon agile, simple mais efficace, grâce à une syntaxe sans fioriture, qui nous retient de passer des extraits. Rien d’inutile, il faut tout lire pour saisir, et surtout pour ne pas en perdre le fil. Les cent cinquante pages passent donc à une vitesse impressionnante ; l’écriture est fluide, bondissante, rien en trop et du mouvement, toujours du mouvement. Peu de métaphores grandiloquentes, l’écriture ne tournoie pas sur elle-même, elle n’est que ligne d’horizon, à la fois passé et présent. On ne s’y arrête pas. Au fil des années décrites par l’histoire de ce triangle amoureux, Joe va réaliser peu à peu la prophétie de ce cher Œdipe : il va, dès les premières secondes, à la fois admirer et haïr Norman, mais également désirer sa femme, Christina, jusqu’à la folie. Le thème de la magie régit l'oeuvre toute entière, sans y insuffler cependant son sortilège : celui-ci est plutôt présent dans les danses de feu réalisées par Christina, la véritable magicienne du roman.


Le malsain est toujours présent dans l’œuvre de Nothomb. Un visage, un regard, un geste ; tous ces cris silencieux  prouvant et couvant la menace ne sont jamais loin du lecteur et de sa divination. Ici, la faille concerne Joe lui-même, entouré (trop ?) de l’amour de ses parents adoptifs, excédé par la perfection, intrigué par la triche et les jeux de cartes. Au-delà de la magie, la cruauté du réel. Le lecteur l’apprendra à ses dépens, tout au long  de l’histoire mais également lors du retournement final. Comme toujours, celui-ci survient un peu trop brutalement, mais cette fois, contrairement à certaines œuvres nous laissant sur notre faim (Journal d’une Hirondelle, pour faire un mauvais jeu de mots – les lecteurs assidus me comprendront sans peine) celle-ci alterne surprise et clôture. Certes, il ne s’agit jamais d’une clôture nette et précise, la boucle se termine ici sur cette folie intérieure et cette « monstrueuse patience » qui liera à jamais les deux hommes, mais elle est légitime. Mystérieuse, abyssale. Insuffisante en détails, peut-être.


Il faut avouer que Nothomb se diversifie beaucoup,  ces dernières années : après un Voyage d’Hiver poétique et cruel et le côté épistolaire d’une Forme de Vie, Tuer le père renoue avec le mythe des origines déjà présent dans le Sabotage amoureux, quoi qu’un peu différemment. Toujours au cœur de ces intrigues biographiques, la noirceur des relations humaines et la douleur sous-jacente qu’elle provoque. On retiendra cependant Tuer le père pour sa cohérence et sa mise en abyme bien maîtrisée, mais ma mémoire restera encore et toujours dans ses premiers romans, plus intenses et plus riches. D’autres univers, en somme, plus empreints de magie et d’enchantement, même sombres. Ces années ci sont différentes. Mais allez savoir ce qui se passe dans la tête d’un écrivain.

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IwannadielikeProust 26/08/2011 20:54


Bon,je m'arrête dans ma dissert' quelque secondes, je viens de voir ton commentaire, merci beaucoup ! J'ai enregistré ton mail, mais j'ai supprimé ton commentaire pour ne pas que je ne sais quel
site tombe dessus ou je ne sais quoi ^^


hendiadyn 26/08/2011 23:08



D'accord :) Pas de souci, tu m'écris quand tu veux !



IwannadielikeProust 26/08/2011 19:36


Il est bien Vingt quatre heure dans la vie d'une femme, surtout que ces 24h paraissent une vie sous les mots de Zweig. Mais je ne connaissais pas du tout Un soupçon légitime, et Marie Stuart,
n'est-ce pas simplement une biographie ?


IwannadielikeProust 25/08/2011 12:37


Désolée mais quand j'ai vu Zweig dans vos commentaires, je n'ai pas pu me retenir de laisser un commentaire: j'ai lu la Confusion des sentiments qui confirme pourquoi Zweig est mon auteur préféré
mais son livre qui m'a le plus bouleversé, c'est Lettre d'une inconnue. Je trouve ce roman transcendant, il y a tellement d'émotions que j'en suis restée bouche bée en arrivant à la fin :)


hendiadyn 26/08/2011 18:37



Lettre d'une inconnue est évidemment magnifique également ! Une connaissance qui avait lu l'oeuvre ne voulait pas croire qu'un homme l'avait écrit ... c'est dire ! Mais oui, il est trascendant,
tant pour l'histoire et la tragédie qu'elle dessine que pour l'écriture des sentiments ...



-Perrine- 25/08/2011 10:56


Tous les Zweig sont exceptionnels mais j'avoue préférer La lettre d'une inconnue et Un soupçon légitime. Et toi ? La Confusion des sentiments ?
Oh, j'allais oublier, Marie Stuart est inoubliable, je peux le classer devant les autres !


hendiadyn 26/08/2011 18:36



Je pencherais pour la Confusion des Sentiments, suivi du Joueur d'Echec. J'ai Vingt Quatre Heures dans la vie d'une femme qui m'attend sagement sur mon étagère ! Mais comment dire, c'est ce qui
fait le talent et la virtuosité de Zweig : aucun de ses livres ne se ressemblent. Il est à la fois lui-même et tous les personnages qu'il incarne, et fait de chaque oeuvre quelque chose d'unique.
(Je lirai Marie Stuart si tu dis que c'est ton préféré !)



-Perrine- 24/08/2011 23:46


Mais que c'est agréable de te lire !! (c'est bon, j'arrête, pas besoin de répondre)
On avait déjà évoqué cet auteur "hors-normes". Je suis intriguée par ce roman, il faudra que je m'y penche.
Je réfléchissais à ce complexe d'Oedipe... maintenant que j'y pense, il me semble que l'on a aussi un bel exemple dans La Confusion des Sentiments de Stefan Zweig... l'as-tu lu ?


hendiadyn 25/08/2011 00:05



Mais merci encore :$ C'est vrai qu'après tout, c'est ce qui fait la force de Nothomb, son pouvoir à "intriguer" ... et ça marche, elle est l'une des plus lues et suivies chaque été :)


En ce qui concerne la Confusion des Sentiments ... TOUT A FAIT ! C'était mon premier (et inoubliable) Zweig ! Il a fait très fort en écrivant à la fois la relation interdite prof / élève et
l'homosexualité, en plus de l'attirance féminine hors normes. Tout cela écrit d'une main de maître ... Oedipe et Sophocle n'ont qu'à bien se tenir ! Quel est ton préféré de Zweig ?