Se résoudre aux adieux - Philippe Besson (2007)

Publié le par hendiadyn

besson« Dans ce décor figé d’opérette, où il n’est pas rare de croiser, au détour des venelles, des danseurs de corde, des bateleurs de foire, des saltimbanques, des bonimenteurs, des diseurs de bonne aventure, des magiciens du dimanche, des cracheurs de flamme, la comédie peut l’emporter sur la tragédie, les mensonges sont plus beaux que la vérité, il n’est pas si compliqué de se raconter des histoires. »


Se résoudre aux adieux est un livre à insomnies : il maintient éveillé et il peuple les heures les plus sombres en en décrivant les ténèbres. Louise écrit plusieurs lettres à Clément, qui l’a quittée sans vraiment lui expliquer, sans vraiment savoir pourquoi. L’ouvrage a tout d’une thérapie épistolaire, et l’écrin de celle-ci se trouve dans la description prise et souvent poétique des voyages de Louise, des paysages qu’elle traverse, des visages qu’elle ignore : nous les regardons pour elle, à travers le voile de sa douleur. Oui, ici l’écriture n’est qu’une douleur. Comme elle l’écrit si justement, l’acte d’écriture est profondément égoïste, même lors de ce dialogue de plus de deux cents pages : dialogue manqué, pensées sur papier. Les silences sont un soliloque révélé au grand jour.


Louise a été la deuxième femme ; de celles qu’on croit éternellement présentes, absolvant tous les retards, les excuses, les mensonges et autres vérités tronquées par l’absence ; elle a été celle qui attend, celle qui reste, celle qui espère. Clément, le destinataire, est une ombre qui la hante, sans jamais l’effleurer. Il a choisi de rester en mouvement, dans une relation sous contrôle, où tout lui était dû, ou tout étai acquis. Louise a sacrifié pour lui son désir d’enfant, sa dignité : elle a accepté d’être une parenthèse, de sentir le bonheur éphémère et caché quelques fois par mois seulement. Il est parti quand même, et voici les lettres qui ne le prient pas de revenir. Certainement pas.


La première lettre est avant tout la plus poignante : de la Havane, Louise décrit sa fuite, sa tentative d’évasion, le plus loin possible de ses propres souvenirs, et l’émotion affleure sans peine sous les mots qui dissimulent la souffrance blanche du silence et de l’absence. Louise confie qu’elle écrit pour ne pas étouffer dans son propre mutisme, forcé et non volontaire, pensant garder sa fierté ainsi, ne faisant que mourir un peu plus à chaque seconde. Louise confie qu’elle part à l’étranger pour ne plus entendre les mots d’amour dans les paroles des autres, dans une langue qu’elle comprend, elle tient à éviter les coïncidences, les films, les lieux ; et c’est tout simplement déchirant.


Même si l’alternance entre description de paysage et souvenirs semble parfois artificielle, Besson décrit admirablement les fluctuations et les ruptures d’une conscience féminine face à son propre gouffre, l’égoïsme involontaire de la démarche, les sensations qui implosent dans l’écriture. Le lecteur suit, comme aveugle, les sentiments au fil de la plume et se surprend à avoir mal avec Louise. Ou ne se surprend pas, car il a déjà vécu et il sait à quoi ressemble la douleur ; le plus surprenant est alors de la voir transcrite avec tant de précision sur le papier. Déchirant, disais-je, peut-être n’est ce pas assez fort.


C’est une histoire d’amour tragique impossible à détester car elle est universelle et pire que réaliste. Besson s’écarte alors de toute tentation purement masculine en prenant la voix et le cœur d’une femme : Clément est l’insaisissable, celui qui a quitté, mais finalement celui qui souffrira dans cette existence-là, jamais vécue car jamais voulue pleinement. Louise le sait, mais ça n’enlève pas la douleur, et même si la simplicité des comparaisons (notamment avec une mouette presque morte sous le pétrole, ou la coupure d’un papier trop tranchant) semblent anecdotiques, les images sont là, et elles agissent. La lecture est fluide, presque ininterrompue, le voyage est partagé, même s’il est difficile et complexe par bien des aspects.


Certes, l’ouvrage demande une très forte empathie pour pouvoir être goûté et éprouvé (pesons les mots comme il se doit) ; mais cette fois les lecteurs les plus réticents à la niaiserie ou aux happy ends n’en voudront pas à l’auteur, car de telles ténèbres ne peuvent persister. Il y a toujours le temps, remède illusoire et éternel. La dernière lettre, postée de Paris, dix huit mois après la dernière, est loin de tout résoudre, mais elle exclut toute réponse, et c’est déjà une victoire que l’on peut aisément envier à Louise. Remplacer les souvenirs. Accepter une alternative. Renouer avec l’espoir ? Non, seulement cacher les trop profondes cicatrices. Un livre pour ceux qui comprendront.


« Vous vous êtes tant et si mal aimés, tous les deux. » La phrase est venue comme un coup de grâce. Tombée comme un couperet. J’ai entendu le bruit de la lame, quand, après sa course brève, elle sectionne les nuques. Tant et si mal aimés. Peut-on viser plus juste ?

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Sébastien 03/08/2011 09:57


Encore une fois, merveilleuse critique pour un très beau livre de Philippe Besson ! Peut-être un de ses meilleurs. Avec Un homme accidentel et En l'absence des hommes.


hendiadyn 03/08/2011 18:46



Merci beaucoup ! mais c'est surtout au livre qu'on doit la critique, et l'envie de découvrir ces autres ouvrages (notamment En l'absence des hommes, dont on m'a beaucoup parlé !) Très bonne
continuation à toi !