Petite Joueuse - Céline Straniero (2007)

Publié le par hendiadyn

tumblr m3psokb5gy1qad2wmo1 500« Mais tu vas la laisser tranquille, ta fille ! Ce n’est pas maintenant que ça se joue, c’est toute la vie et c’est hier, quand tu t’es laissé grimper dessus par ton camarade de promotion que tu n’aimes pas, que tu n’as jamais aimé. On dit toujours qu’aimer c’est regarder dans la même direction. C’est la raison pour laquelle plus personne ne se regarde. On fait des bons mots, on suit les mêmes études, on écoute les mêmes disques, on rentre à la même heure, on est cyniques au même âge, on régresse à la même vitesse ; nous sommes cent, mille droites parallèles qui se comprennent mais ne se croisent plus. Moi je vis à l’infini, là où elles se rencontrent paraît-il. » (p 82)

 

Petite joueuse est une histoire d’ombres. L’ombre dominante, c’est celle de Brune. Curieusement définie comme par avance par un détail de son physique, et uniquement par ça, Brune se détermine rapidement par la négative. Elle n’est rien sans son envers, son guide et son éternelle étoile : Alice. Grande, élancée, comédienne au dernier degré, celle-ci vit leurs deux existences à elle seule. Même si la voix de Brune détient la narration, Alice l’envenime et la manipule, de loin, toujours, encore.

 

Petite joueuse est l’histoire d’une amitié qui n’en est pas une, un écrasement constant de la cavalière contre la petite baby-sitter qui voudrait donner un sens à sa vie d’étudiante qui n’en est plus une. En silence, Brune vénère Marc, l’amour d’Alice et le fantasme de toutes les autres. C’est à partir de ce triangle amoureux, semblant être installé depuis des années, que l’histoire peut commencer : si Alice est coutumière des menus larcins sur les Champs Elysées, il lui faut beaucoup plus pour avoir sa dose d’adrénaline. Elle décide un matin de monter le casse du siècle. En rencontrant le dernier élément du trio de voleuses, Célia, presque anonyme et sans attaches, le stratagème se met en place.

 

La charade de la quatrième de couverture attire et ment tout à la fois. Il est vrai qu’il aurait été plus juste d’espérer la narration palpitante d’un quotidien de petits vols, de stratégies pour déjouer les sécurités et les vigiles, d’anecdotes de poursuites et d’occasions manquées. Il n’en est rien, et le récit s’étend sur le mal-être de Brune n’existant uniquement qu’à travers le miroir d’Alice : il laisse parfois un goût d’inachevé pas forcément agréable sur les points sensibles de l’histoire. La lecture glisse, aimerait ne pas déraper si vite vers la fin de l’histoire, revenir et s’enticher de détails sur le quotidien de Brune, mais comme pour les vols, tout se doit de passer en un éclair, et c’est plutôt dommage.

 

Cependant le style de Céline Straniero intrigue. Incisif, il est fait de pensées, d’une fluidité impressionnante mêlée à de subtils jeux de mots, zeugmes et autres facéties littéraires bien cachées. Un humour sarcastique entre les lignes, et surtout une vision du monde à travers l’amertume de Brune la distinguent nettement de romans trop consensuels ou de facture plus classiques sur le parisianisme déçu. Le style ici cousu d’intelligence et de désœuvrement détonne par ses détails pointus et piquants.

 

En résumé, Petite joueuse est un premier livre de pistes, qui aurait mérité des développements sur les histoires annexes qu’il éclaire sans les explorer : le baby-sitting chez les Sorrey, la véritable existence des deux jeunes filles, hormis celle que leur imagination leur fournit, et aussi et surtout, les pensées de Marc, qui ne se dévoilent que par ellipses successives. Peut-être un deuxième tome pour une future trilogie ?

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Victoire guedj 09/08/2012 16:04

Ce livre est très subtil et intelligent. Je l'ai découvert l'année dernière, j'en suis fan. Je le conseille dès que je peux mais j'aurais aimé comme vous qu'elle s'attarde davantage sur les
descriptions de vol et que son roman soit un peu plus long.

hendiadyn 27/08/2012 21:31



Peut-être pour une prochaine fois ! Saviez-vous que les histoires s'inspiraient de personnages réels et que "November" est bien une vigile parisienne qui s'est reconnue dans cet ouvrage ?