Misayre ! Misayre ! - François Salvaing (1988)

Publié le par hendiadyn

arton2625« Il y aura arsenics et cigües, cyanures et belladones, quantité de poisons dont il achètera des sachets et des fioles dans les arrière-boutiques les plus mal famées de Raguse, Corfou, Levkas, Akritas, Jampas … Mais, soit qu’il sera trompé sur la marchandise, soit qu’une variété de toxiques le protègera de l’autre, soit que les venins jadis du Roc del Pounchut l’aient à jamais immunisés contre toutes, Misayre pourra avaler, à l’état liquide ou à l’état solide, les potions réputées les moins faillibles, les avaler froides ou les avaler bouillantes, ensemble ou séparément, avant pendant ou après les repas, il ne parviendra pas à s’infliger davantage qu’une migraine, qu’une nausée ou que le coryza. » (p 226, édition Folio)


Une intrigue quasiment médiévale, la mort aux trousses, un soupçon de conte d’Andersen : tout ceci suffit à provoquer la curiosité pour Misayre. Forgeron des temps anciens, celui-ci va croiser, un jour comme les autres, les déguisés et originaux Jésus Christ et Saint Pierre, en manque de nourriture et de boisson sur le chemin d’un pèlerinage. La chrétienté de Misayre lui donne l’air d’un héros naïf et innocent : il se voit accorder trois vœux, et s’en sert, pauvre de lui, pour piéger la mort, et retarder son heure. Vexée, la grande Dame le condamne à l’immortalité.


Tout aurait pu se terminer là, Misayre s’enfuir avec son dû, et couler des jours heureux. Or la Mort est une joueuse bien entraînée, et il lui prend de faucher toutes les familles que le forgeron tentera de fonder au fil des siècles. D’ici, Salvaing conte la course de Misayre à travers les contrées, de son Fouïch natal à Byzance, en passant par les vallées les plus macabres et les Champs Elysées mythologiques. Tantôt pendu, écartelé, réduit en poussière, l’homme est malmené en même temps que son lecteur, forcé de suivre, et parfois même de chercher ce personnage qui n’a de cesse de traverser les époques jusqu’à nos jours.


Outre l’idée originale de Salvaing, il faut souligner la force de son écriture – exercice des plus compliqués puisque côtoyant de près le précipice de l’argot, de différents patois médiévaux voire du moyen français. Cette immersion totale dans le monde de Misayre surprend, ravit (dans tous les sens du terme) mais finit parfois par déranger, tant les onomatopées, les mots rares ou anciens se fondent dans de longues phrases ou descriptions dont le risque est de perdre assez rapidement le fil. Cependant ce style sonnant et trébuchant semble s’engendrer de lui-même et résonner à la lecture comme une partition tout à fait maîtrisée, et le retournement narratif final ne fait qu’ajouter une énigme de plus à l’étrange destin de Misayre.


Malgré une histoire en tout point tragique où les coups de faux s’enchaînent sans relâche, Salvaing garde, et maintient tout au long du roman, une dose d’humour sans précédent, tant dans le style parodique que dans le traitement de ses personnages, aux réflexions parfois anachroniques et d’une justesse terrible sur notre temps. Le lecteur, brinquebalé – puisqu’il n’existe pas ici d’autre terme possible – dans le temps et l’histoire à la poursuite de Misayre et de sa mort prochaine mais jamais présente, aura le plaisir de les explorer autrement, vu du ciel ou de sous terre. (mention spéciale d’ailleurs au « Chapitre vingt-cinquième, qui transporte dans l’Au-delà », alliant dérision et cynisme d’une très belle façon)

 

En somme, un roman se lisant presque comme un manuel d’histoire, accompagné d’un héros qui n’en est pas tellement un. Seul bémol toutefois : cette complexité, et presque ce déchiffrage parfois qui empêche la fluidité de l’écriture, mais qui en construit et forge le charme.  Dépaysement garanti !

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