Les Immortelles - Makenzy Orcel (2012)

Publié le par hendiadyn

les-immortelles-orcel« Tout a commencé dans ses yeux plusieurs jours avant. Juste après ce rêve qu’elle refusait de raconter. Ce n’était pas encore la fin, dans les premières secondes. Quelque chose avait juste dérapé sous nos pieds défiant l’impérialisme de nos joies. C’était bref. » (p. 23)

 

Les Immortelles ont le charme de la parole perdue. Entre les ruines du tsunami qui a ravagé Port-au-Prince, un écrivain reconstitue la voix d’une des plus anciennes prostituées de la Grand-Rue. Anonyme et sans maître, celle-ci passe un pacte divin avec celui qui l’écoute en échange de ses services : je parle, tu écris. Tu transcris.

 

Dans une langue fragmentée, tourmentée par les souvenirs et les blancs, celle qui raconte fait renaître l’âme de Shakira, « la petite », celle qui se vendait et qui lisait, jamais en même temps. Les Immortelles n’ont pas forcément le pluriel qu’elles promettent, puisqu’il s’agit avant tout d’un trio de voix, dont deux absentes.

 

La prostituée-mère, Shakira, fille se reniant elle-même, et l’écrivain muet au statut ambivalent, reconstituent tous trois la famille brisée que le tsunami a recomposée par ses relents de poussière et d’aveux. En cherchant ses mots en même temps que le corps de Shakira sous les décombres, en insultant les secours et en priant Dieu d’un salut déjà enfui, la parole alterne lenteur, désespoir et vaillance.

 

C’est un livre court, parfois ponctué d’espaces trop grands, ou d’un mot trop répété pour être cru réellement. (dans tous les sens du terme) La réitération, la vente du corps, l’inconnu immense dans la BMW rouge : tout ce quotidien, à la fois frêle et riche, très paradoxalement, se trouve contenu dans ces quelques pages dont la force ne se trouve pas dans l’ensemble, mais dans les quelques pépites que l’on peut y déceler parfois.

 

Il est difficile d’en résumer l’histoire ainsi que la portée : l’inachèvement est le maître-mot de ces quelques pages qui semblent tout juste saisies dans une existence sans fin aux cycles d’espérance et de gouffres infinis. Un premier roman qui promet, tout simplement.

 

« Imagine un instant que le ciel est fait de béton. Que cette chose a duré une éternité. Que la terre ne peut plus arrêter de trembler. Que le soleil ne peut plus jamais se lever. Qu’on est les seuls habitants de la terre. » (p. 79)

Commenter cet article

Sébastien 17/09/2012 19:57

Ah ça y est !
Mais tu me sembles un peu déçue, non ?

hendiadyn 23/09/2012 15:11



Non non, c'est un très beau texte mais qui, je pense, aurait mérité d'être encore plus développé ! Tu me diras, souvent c'est le côté bref qui engendre le charme :)