Les Cris - Claire Castillon (2010)

Publié le par hendiadyn

ClaireCastillon.jpg « J’erre, je ne pouvais pas rêver meilleur lieu que mon appartement pour une promenade nocturne. Ce qui est étrange, avec la piqure d’écriture, c’est la réalité des contours, la précision des perspectives, le calcul des angles, la prise de mesure, la table du temps, l’absorption des lumières, tout est vu, traité, retenu. L’œil importe, la mémoire engrange, la machine mentale ne se repose pas. » (page 87, édition Livre de Poche)

Les Cris sont l’histoire d’une rupture. S’attendre à un véritable dialogue de la part de Claire Castillon serait vain ; l’écrivain s’insinue en tous, mais ne permet pas de faire entendre la véritable parole d’Adam. Adam, c’est un résumé et une dispersion de tous les hommes à la fois, c’est l’être vil et lâche qui part sous impulsion de la dramaturge, de la femme qui construit la rupture pour ne pas s’y heurter trop violemment. L’habitude engendre ce texte et lui donne un éclat particulier, entre manuel d’utilisation cynique et mélancolie éternelle, Claire Castillon n’a de cesse de décrire deux combats simultanés : celui qui avale les larmes et celui qui les libère, la rivalité d’Adam et du « monstre textuel » se nourrissant des ruptures, des songes, des rencontres. Les Cris sont un livre pluriel, un livre en miroir mélangé. En effet, il est facile d’être troublé par cette impression de puzzle, d’ellipses et de constraste, et on regrette souvent la trop grande absence d’Adam au creux de certaines pages, même si celle-ci sous tend toute l’écriture. Cet ouvrage semble être plus qu’un exorcisme et plus qu’un simple exercice de style, il s’agit bien d’un cri, seulement celui-ci est interne, dévorant, il est celui de la victime et des bourreaux. Explorant de façon crue (parfois trop, bien trop) la tyrannie de la création et surtout celle de l’inspiration, Les Cris illustrent une conversation sans fin entre l’auteur et son œuvre, entre ce qui ronge, ce qui blesse, mais permet de saigner et d’encrer toutes ces pages.


De façon totalement subjective, le livre a su me garder entre ses pages, non par sa violence, que je répète être trop rude sans ses termes, mais par la force et la douleur masquée qui y réside. Il y a notamment la page cinquante deux (édition le Livre de Poche) ; page à la fois brisée et irréelle, car elle semble dévoiler la vérité sous jacente de l’œuvre. Claire Castillon s’autorise une rupture, totalement assumée et maîtrisée, entre son lecteur et elle, transgressant les règles et s’adressant à nous pour mentir, ouvertement, et de façon sublime. Car évidemment, tout cela a bien existé, si ce n’est dans les lieux qui ne sont pas décrits, au moins dans son esprit et au creux de son ventre. Il est facile de croire et de contempler l’art que C. Castillon possède pour décrire le désastre intérieur, les paroles effacées et les disputes qui n’ont jamais lieu. L’écriture des cris est prophétique et en cela elle est plus que tragique ; savoir ce qui va se passer, ne pas l’empêcher, ne jamais le renier. « Passer au travers » et non au dessus, comme elle l’exprime.


Les Cris alternent rêves éveillés et considérations sur l’enfance, même si l’on est loin d’une séance de psychanalyse. L’ouvrage est avant tout un combat perdu d’avance, et tourner les pages revient à se heurter à chaque seconde d’une rupture plus évidente, qui ressemble à toutes les séparations, mais à personne. Le regret, bien sûr, d’une présence amoureuse qui disparaît pour laisser place à une réflexion sur l’écriture ; nous serions bien restés entre les deux amants, juste à l’endroit de la déchirure. Mais la véritable douleur est ailleurs et Castillon montre parfaitement les fêlures des croyances tout en esquissant une certaine réalité de l’écrivain. Le regret aussi d’une dispersion dont j’ai parlé auparavant, mais qui réside dans la singularité de l’ouvrage, et c’est ainsi. L’ellipse finale surprend, et l’auteur se dérobe, une fois encore, dans d’autres bras ; et l’on sent malgré tout une attirance fatale pour le bonheur imparfait. La condition humaine rattrape, mais les Cris ne cessent jamais.


Un roman donc à lire en un souffle, comme tous ceux de Claire Castillon, puisque notre mémoire s’attache à ses méandres, et le rythme y est paradoxalement haletant et ralenti, afin d’observer la moindre parcelle de douleur, pour la garder, ou l’effacer à jamais.

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