Les affreux - Chloé Schmitt (2012)

Publié le par hendiadyn

 

 

Chloy_Schmitt_1.jpg« Clarisse... Son nom sonnait déjà creux. Je l'avais aimée pourtant. Il y a longtemps. Voilà qu'elle avait foutu le cap en me laissant son nom. Il était encore lisse, enrobé de tendresse (les derniers mois, les dernières semaines, ça compte pas). La tristesse s'y accrochait pas, ça coulait, lisse. C'est pas ce qu'on emporte là-bas son nom, on emporte rien que ses emmerdes et un peu de souvenirs. Un nom, ça reste, vide, dans la bouche des autres, au fond, pas loin des molaires, on avale et puis ça disparaît. » Chloé Schmitt, Les affreux, Paris, Albin Michel, p. 99.

 

 

Les affreux : adjectif qui semble, au premier abord, ne concerner étrangement que le personnage principal. Alphonse, victime d'un AVC, se retrouve coincé dans son propre corps, avec pour seule échappatoire un bras et une main. De la bave en quantité. Et bien de l'amertume en bouche.A la manière d'une tragédie programmée, Chloé Schmitt fait croire jusqu'au bout que tout tournera nécessairement mal. Après quelques pages d'une vie quotidienne que l'on devine routinière et lassante, l'accident survient. Puis c'est l'enfermement. Le regard fixe du personnage fixe les mouvements des autres, les transforme, les digère dans la salive qui ne cesse de couler le long de ses joues et que Clarisse, sa femme, s'évertue à essuyer avec tendresse.

 

Deuxième acte de la tragédie : Clarisse perd son emploi, devient sujette aux TOC du ménage, ne cesse de balayer l'appartement, ses soucis, les sourires. Elle disparaît rapidement hors du regard impuissant d'un mari que l'on apprend adultère, et qui rêve au genou parfait de Lili (Pauline, son amante) alors que sa femme boîte en marchant jusqu'à l'échafaud. Elle se suicide peu après. Tombé de rideau.

 

L'acte trois se résume en un retour aux sources : Alphonse est confié à son frère qui profite allègrement d'Annabelle, une jeune étudiante en lettres anglaises qui se prend d'affection pour Alphonse. La seule qui ne répugne pas à toucher sa main libre et tremblante. Tentation d'une histoire d'amour : jalousie et tromperies du frère d'Alphonse qui se révèle chômeur et violent, le tableau final promet. Mais reste un peu d'espoir que je ne dévoilerai pas ici. Pas de miracle, juste une fin amèrement heureuse.

 

Les affreux est un roman qui porte bien son nom. Il dégouline d'aigreur : le personnage principal aurait souhaité une autre vie, avec une autre femme, et ne parvient que rarement à être reconnaissant. Le personnel médical, incisé jusque dans la moelle, n'est pas remercié, mais autopsié. La noirceur de l'ouvrage ne trouve que très peu de lumière, le fil rouge est plutôt d'un noir corbeau, et l'on a des difficultés à trouver réellement l'envie de continuer. Je m'attarderai plutôt sur le personnage d'Annabelle, mon préféré dans l'histoire, qui a rendu la fin du livre bien plus intéressant que prévu. La fraîcheur de la jeune femme, les pauses anglicistes, et le manège incessant de l'étudiante redonne à un livre souvent sclérosé un dynamisme non négligeable.

 

Déception sur la fin, inattendue certes mais trop abrupte, comme si elle avait été désignée comme voie de secours, faute de mieux. Globalement je n'ai pas été convaincue par Les affreux, qui, en partant d'un mutisme forcé, s'avérait être une bonne idée de départ. Alors sans doute, un livre « choquant » en ce qu'il est obscur et percutant par un vocabulaire mêlant le vulgaire et la désillusion. Cependant la trop grande acidité du personnage, d'une Clarisse trop esquissée (alors qu'Annabelle est pour sa part très réussie) ne m'ont pas réellement retenue entre les pages. La force aurait pu être distillée, elle n'en aurait été que plus convaincante. Ici, elle semble manquer sa cible.

 

 

(c) Image provenant de l'interview du site de Sciences Po Paris, article lisible ici.

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