Le sermon sur la chute de Rome - Jérôme Ferrari (2012)

Publié le par hendiadyn

sermonsurlachute« Accoudée au bastingage, elle offrait son innocence à des vents inconnus et goûtait du bout de la langue le sel des embruns glacés qui la faisaient rire et frissonner si fort qu’elle se réfugiait soudain dans les bras de Marcel et il se savait pas s’il devait la sermonner de se donner ainsi en spectacle ou la remercier de ses élans enfants, il hésitait un instant, embarrassé et gauche, mais finissait toujours par la serrer de toutes ses forces contre lui, sans crainte ni dégoût, car elle avait le corps tiède et diaphane d’un ange d’avant la chute, miraculeusement surgi d’une époque qui ignorait encore les miasmes du péché et les épidémies. »


A travers les histoires croisées d’une famille corse et de son entourage, le Sermon sur la chute de Rome observe patiemment le déclin d’une dynastie, des relations familiales, mais également de l’espoir amoureux chez ses personnages. Après leurs études supérieures, Matthieu et Libero reprennent un bar dans le village de leur enfance : l’écriture omnisciente et aiguisée du narrateur n’aura de cesse de s’inviter dans les esprits et dans les cœurs de tous ceux dont le regard se posera sur les deux amis pour les mettre à nu. Dans d’autres espace-temps, comme celui de Marcel, le grand-père parti en Afrique pour tenter de recoller les morceaux d’un passé trop difficile à porter, ou celui d’Aurélie, amoureuse outre le colonialisme ambiant et destructeur, l’atmosphère se fait plus lourde, détaillée, enrichies d’anecdotes et d’instants de peur, de honte, de défaites qui servent admirablement ces archéologies de personnages perdus d’avance.


En naviguant sans aucune difficulté à travers les lieux de perdition ou de tendresse, de la chambre des serveuses où chacun vient trouver un peu de réconfort, aux fumées d’un bar suintant l’amertume et les regrets, l’auteur s’infiltre dans ces espaces comme dans leur mythologie avec une acuité sans pareille qui, malgré une écriture très resserrée et parfois à bout de souffle comme l’a été celle de Claude Simon lors de ses récits de bataille, parvient à capter sans effort l’attention du lecteur et sa curiosité quant au devenir de chacun. Les années défilent en peu de pages, peu de mots, mais de façon toujours très habile et complète.


D’une écriture parfaitement maitrisée et d’une densité incroyable, Jérôme Ferrari possède le don de concentrer l’histoire et les émotions à la fois, sur peu de lignes, et jamais à perte. Le vocabulaire, parfois rare sans être inaccessible, sublime les phrases longues mais ponctuées sans erreur, évitant ainsi tout risque d’ennui ou d’égarement du lecteur. Souvent, l’auteur surprend par sa capacité à placer le mot étonnant mais juste à l'endroit qui lui est secrètement dédié, rendant la narration puissante malgré une histoire contemporaine et peu extraordinaire à l'origine.


Les dernières pages, en évoquant plus inténsement le sermon de Saint Augustin et sa propre mort, dos contre le sol froid et sacré de l’Eglise, justifient entièrement et ajoutent une profondeur supplémentaire à l’histoire des déclins présents dans le roman. Les morts successives, souvent horribles et sans justice, se font échos jusqu'à la fin de l'ouvrage pour se fondre dans les larmes de la fidèle de Saint Augustin, saisie entre l'horreur et l'espoir, pétrifiée mais sublime dans le déclin.

 

Le Sermon sur la chute de Rome est en lice pour le prix Goncourt, et c’est amplement mérité, pour son intelligence et sa densité.


(Merci à Simon pour m’avoir conseillé fortement cet ouvrage parmi ceux de la rentrée littéraire – son carnet rouge est toujours consultable à cette adresse.)

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Cléanthe 04/11/2012 11:49

J'ai adoré.

Clovis Simard 01/10/2012 02:16

Blog(fermaton.over-blog.com)No.28- THÉORÈME TEMPERUM. - Qu'est ce le temps pour moi ?

Sébastien 27/09/2012 23:54

Ah, j'avais envie, mais j'ai été découragé par un début de lecture dans le métro parisien : je ne comprenais pas ce qu'il racontait tellement c'est bien écrit et tellement le lieu semblait
inapproprié. Je le ré-emprunterai peut-être