La Part de l'Autre - Eric-Emmanuel Schmitt (2001) ; ou la destruction d'un coeur.

Publié le par hendiadyn

« Heureux ? Quelle drôle d’idée ! Est-ce que le soleil est heureux ? »

 

9782253155379Schmitt tente, dans ce roman, un pari incroyable : écrire la seconde d’éternité qui aurait pu changer la vie d’Adolf Hitler. De ce décalage d’une demi-seconde, d’un mot jamais prononcé, celui de l’admission à l’Académie des Beaux Arts, naît une épopée au conditionnel passé qui (dé)construit peu à peu le visage du plus tristement célèbre dictateur de notre époque.  Au fil des pages, la fascination l’emporte. L’empathie également, parfois. Découvrir une identité cachée sous le portrait glacial d’Adolf Hitler pousse au vice des nuits blanches. Comment lui créer un cœur de papier ?  Que faire du dictateur vierge ? Un homme de compréhension et de plaisir qui s’abîme dans la douleur de l’amour d’un modèle rencontré à l’Académie comme dans la fascination du ravissement féminin et de ses heurts. Un homme qui rencontre Freud et signe la scission entre son avenir et son inavouable passé. De racines communes, deux destins s’esquissent et l’écriture s’y fond.


Le miroir ne s’arrête pas là, la guerre faisant son œuvre, les deux parts de l’autre se mêlent, dévoilant deux horizons inverses dans lesquels il est aisé de se perdre. Pour qui ignore ce fragment de la vie hitlérienne, l’illusion est parfaite, et la déshumanisation progressive, puis brusque, de l’homme paraît ne tenir qu’à un fil, et la haine de l’Histoire n’est plus très loin. Comment, dès lors, cesser de croire aux concours de circonstances et aux cicatrices qui forgent ou défont un être ? Au milieu de signes avant-coureurs, de présages dans les tranchées ou de modèles historiquement datés, le jeune Adolf s’écrit sous une plume impitoyable, de qualification difficile, puisque mêlant histoire et empathie. A force de mimer une froideur croissante et une conscience absente, l’écriture prend les traits d’une glaciale efficacité et parvient elle-même à se dédoubler, profitant de la chaleur de l’illusion comme de la cruauté de la vérité.


La place des femmes, cruciale, n’en est pas moins cruelle ; et l’on oublie souvent quel nom maudit se trouve à l’origine de tant de tourments, de suicides, de rencontres. Si Hitler sème la mort, Adolf ne sera pas épargné par les amours déchues et l’empreinte de la douleur avivée par la perte successive de plusieurs femmes de sa vie. Schmitt érige trois figures autour du non plus chaste, mais amoureux, et plus que jamais, homme qui fut l’assassin de tout un peuple. Etrangement, l’holocauste est passé sous silence (cf vœu de Schmitt, dans le Journal de la Part de l’Autre) mais la progressive destruction des cœurs d’Hitler et d’Adolf H. s’esquisse plus que jamais entre les lignes. De façon dérangeante, parfois, l’espoir d’une fin heureuse effleure, les souffrances et les cicatrices de l’homme illusoire atteignent, blessent. Le bémol reste l’Histoire : la vraisemblance nous rattrape, inlassablement, et l’image réelle du dictateur empêche toujours d’imaginer le conditionnel se réalisant.


Cet idéal, cette ligne d’horizon entre deux mondes ne fait que les accentuer et les dénoncer un peu plus à mesure que le roman avance, et plus les chemins des deux A. Hitler se séparent, plus nous tentons de rattraper les bribes de ce qu’il aurait pu être. Un professeur émérite. Un des premiers surréalistes en peinture.  L’irréel semble plus éclatant, et pourtant l’éclair fulgurant de la réalité transperce ce monde de chimères pour nous ramener à terre, au présent. A la nécessité de l’oubli. Une idée brillante, dangereuse, et fascinante.

 

Extrait :

« Dans un mélange confus d’altruisme et d’égoïsme, il voulait à la fois s’immoler au nom de l’amour et faire cesser dans l’instant sa détresse. Il s’ouvrit le front contre le bord de l’étagère et se couvrit le visage de sang. Il suffoquait. Accroupi le long de la cloison, il continuait à s’infliger des coups. N’importe quelle douleur dans le corps plutôt que cette douleur dans l’esprit. Plus il aurait de bleus, de blessures et de brisures, plus il transfèrerait la douleur dans sa chair, moins il souffrirait. »

 

(Hitler & Eva Braun, sa dernière et néanmoins véritable compagne, qu'il épousa deux jours avant leur suicide.)

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