La fabuleuse épopée de Marien Defalvard et autres écrivains rêvants et rêvés

Publié le par hendiadyn

Article publié dans la revue Specimen (Lyon) - voir le site web dédié.

Le Nouveau Radiguet en moins de dix minutes

La fabuleuse épopée de Marien Defalvard et autres écrivains rêvants et rêvés

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Il était une fois Marien Defalvard, brun jeune homme originaire d’Orléans, aux boucles juvéniles et au niveau de langue élevé, qui s’ennuyait à Louis-le-Grand. Ses jours étant devenus monotones après le baccalauréat et l’hypokhâgne, il décida, à quinze ou seize ans (la légende médiatique n’est pas claire) de commencer un roman de mille pages qui le propulserait dans le monde merveilleux de l’édition et de la littérature contemporaine. Alors que l’auteur a dix-neuf ans, le manuscrit-trésor (Du Temps qu’on existait) envoyé par la poste est pris d’assaut par Grasset, s’illustre en remportant le prix de Flore et du premier roman, tout en déchaînant à la fois foudres et passions. Jérôme Garcin (journaliste au Nouvel Observateur) le considère comme un véritable « génie » [1] , Jérôme Dupuis (pour l’Express) plutôt comme un « Justin Bieber des lettres » [2]

Qu’en penser ? Ce Marien s’avère décidément être un jeune homme plein de contrastes et cousu de paradoxes. En effet, il affirme ne pas regarder la télévision et ne pas être amateur des moyens de communications modernes, mais s’empresse de répondre lui-même, souvent outré et loquace, aux commentaires des internautes laissés sur les articles en ligne [3].  Ajoutons également qu’il déclare avec modestie avoir été un « élève brillantissime[4] » sans avoir lu Proust, Rimbaud et Aragon mais affirme sans ciller : « Oui, j’ai fait hypokhâgne machin [5]» (sic) ce qui ravira tous les habitués du système. Il en profite d’ailleurs pour ranger les auteurs du Nouveau Roman ainsi que leurs successeurs dans un cercle d’ « indigents » souffrant d’un manque terrible de vocabulaire. (pour une future entrée au colloque de Cerisy, il faudra repasser) Le décor est planté, mais ne jugeons pas l’œuvre d’après l’homme, et passons outre.

Au bout des trois cent soixante dix pages réglementaires, me voici en mesure de vous livrer la recette miracle. Pour reproduire chez vous un tel roman et en comprendre la structure, il vous faut :

-          Des modèles littéraires reconnus, respectés, magnifiés à qui vous emprunterez des traits caractéristiques mais que vous nierez catégoriquement connaître pour certains : Baudelaire et son spleen, repris dans tous les tableaux de ciel (environ un toutes les cinq pages) Mallarmé (mots rares et voix blanche) Proust (pour les phrases de trente lignes) Huysmans (et l’Eden aristocrate perdu) Lampedusa, cité ouvertement en exergue d’un chapitre mais résolument copié sur les descriptions infiniment immobiles des couloirs et des pièces mystérieuses de la demeure familiale et enfin Voltaire, pour ses étoiles, allégories de l’anonymat.

-          Une absence d’intrigue : malgré les nombreux voyages et errances du narrateur, la France n’aura jamais paru si figée et glacée que durant ces trois cent pages. L’on a connu des souvenirs plus éloquents. S’esquisse également une sévère insistance sur des phénomènes plus ou moins triviaux, comme un régime uniquement fait de biscottes ou une préférence féroce pour la moutarde[6]. L’humour, s’il est présent, est loin d’être visible dans cet écartèlement stylistique, et il manque à cette tristesse de vivre la fureur qu’inspire souvent la mélancolie, ses écarts, ses sursauts, et non seulement cette apathie rampante qui paralyse la lecture et l’esprit du lecteur, embourbé dans les longues périodes sans pouvoir en ressentir l’émotion ni en suivre exactement le cours. [7] Un seul personnage pour un millier de souvenirs.

 

-          Un paradoxe terrible, poussant le lecteur à s’arrêter sur des phrases absolument littéraires et décidément bien tournées : « Avant encore. Très avant. Où sont-elles passées, les pléthores de collines, les pléiades de nuages, les myriades de boutons d’or, les kyrielles de zéphyrs ? »  (p20) ou  « Il s’agissait de scènes grandioses, perdues, éliminées par des mémoires ; des démolitions préférables et définitives, d’étoiles en lambeaux. » (p123) mais, quelques mots plus loin seulement, le fil se rompt avec un mot hasardeux, une formule fade et malheureuse : « Mais se souvenir, au moins, ce seront un poireau et une conserve, dans le cabas de la vie. » (p20)  , « un gris commun, celui des boîtes à biscuits LU » ou encore « A Paris, la vie était sèche comme un croissant de la veille, une baguette de huit jours »  …

 

-          Une pincée de mots rares (le lecteur frôle le vertige, armé d’un Petit Robert, voire perfusé d’une haute dose de paracétamol) étrangement mêlés à des néologismes, anglicismes, ou accidents sonores qui brisent la fragile harmonie que Delfalvard aurait pu créer s’il avait su garder ou même se réapproprier (et c’eût été un exploit, cette fois, notable) le véritable style de ses modèles durant tout son ouvrage. (j’accuse en cela une utilisation regrettable de termes comme « glauquissime » « groggy »  « marronnasse » « garde-chiourme » « tellement busy » -  fictions ou réalités,  mais ayant toujours le funeste don de rompre l’élan des lettres, de raccrocher aux différentes tentatives de lecture)

 

-          Une syntaxe torturée : anacoluthes, asyndètes et autres caprices de ponctuations ou jeux de langage (« le paysage irisé, crispé, crissé, crissant de bleu clair » (p14)). Des répétitions trop nombreuses, et les sujets sans cesse disloqués accentuent cet effet d’abîme entre l’atmosphère générale, teintée de mélancolie, et la forme tentant d’en retrouver le chemin.

 

-          Une furie médiatique, positive comme négative, qui certes ne fait qu’amplifier le mouvement mais augmente mesquinement la pression du deuxième roman pour le jeune homme, ainsi que des photographies promotionnelles oscillant entre le dandy émanant d’un tableau de maître et le jeune branché en jeans et baskets, floues. (pour le mystère) Il faut que naisse un personnage, non un écrivain.

Mélanger tous les ingrédients, ajouter un soupçon de poudre aux yeux et autant d’arrogance que vous le souhaitez, pour le goût (point trop n’en faut, tout de même, l’amertume arrive vite) ; placez le tout au four durant quelques mois. Exhibez fièrement en librairies.  

En somme, malgré les apparences, l’ouvrage de M. Defalvard semble être un immense exercice de style, sans foi ni âme. Si le narrateur s’acharne et s’écorche à nous décrire ses paysages perdus, il ne fait que délaver ses couleurs en tentant vainement de les peindre, et l’âme potentielle de telles mémoires ne cesse de se dérober au fil des pages.[8]  Les émotions se sont perdues quelque part sous les figures de style, et même l’amour, la mort, semblent guillotinées au profit d’un épanchement sur ces tableaux bien trop détaillés et finalement, ne marquent pas nos souvenirs. Seul le souffle coloré, exploité à travers de nombreuses nuances, aurait pu être intriguant s’il ne souffrait pas, lui aussi, de cette exubérance acharnée.

Qu’en est-il alors de tout ceci ? Pourquoi choisit-on cette plume ? Car, comme je l’ai annoncé plus tôt, il y a là avant tout un personnage enclenchant un redoutable mécanisme commercial. Que devient Myriam Thibault, lycéenne ayant publié Orgueil et Désirs[9] à 17 ans ? Plus jeune que Defalvard, elle écrit un roman cynique et désabusé à mi-voix masculine, et pourtant est passée sous silence.  Qui se souvient du premier roman 2010 de chez Grasset, Requiem pour Lola Rouge, de Pierre Ducrozet, pourtant percutant par son style tranché et ses évadées oniriques ? Ces deux écrivains, pas assez médiatiques ? Originaux ? Hors du temps ? Le monde littéraire semble faire des choix que la raison ignore ; mais laissons le dernier mot à Raymond Radiguet[10], reconnu pour son talent précoce:  «Tous les grands poètes ont écrit à dix-sept ans ; les plus grands sont ceux qui parvinrent à le faire oublier.» 



[1]  http://bibliobs.nouvelobs.com/romans/20110713.OBS7001/un-genie-de-19-ans-pour-la-rentree.html

[4] Voir l’émission télévisée On n’est pas couché datant du 24 septembre 2011.

[5] Idem.

[6]   p247 « il avait essayé de m’initier à la religion, aux caresses et à la mayonnaise  (mais moi je défendrai toujours la moutarde, contre le monde entier je défendrai la moutarde) »                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                    

[7] p57 Le narrateur écrit d’ailleurs, à propos de son père, ce qui semble être son anti-modèle :  « (…) il rédigea encore cinq romans de taille raisonnable, de mœurs ou de genres très datés, plein de simplicité, des aventures précises, tendues comme des toiles, des romans qui, comme des droites, commençaient en un point et cessaient en un autre, lointain et clair, avec une facture reconnaissante.»

[8]    A l’image d’Orphée poursuivant Eurydice, l’essence même des choses s’estompe brutalement lorsque quiconque cherche à les regarder en face ou du moins, à les écrire dans leur vérité : « Mais Orphée, dans le mouvement de sa migration, oublie l’œuvre qu’il doit accomplir, et il l’oublie nécessairement, parce que l’exigence ultime de son mouvement, ce n’est pas qu’il y ait œuvre, mais que quelqu’un se tienne en face de ce « point », en saisisse l’essence, là où cette essence apparaît, où elle est essentielle et essentiellement apparence : au cœur de la nuit. (…) La profondeur ne se livre pas en face, elle ne se révèle qu’en se dissimulant dans l’œuvre. Réponse capitale, inexorable. » (Maurice Blanchot, L’Espace littéraire, 1955)

[9]  Aux éditions Léo Scheer (2011)

[10] Cette comparaison est tirée de l’article de Lauren Malka dans le Magazine littéraire d’août 2011, disponible à cette adresse : http://www.magazine-litteraire.com/content/rss/article?id=19711

Publié dans Tâches d'encre

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Thomas 15/05/2012 09:24

Un super article !
Personnellement, pour l'avoir lu, sa "syntaxe torturée" m'a un peu posé problème dans ma lecture..

hendiadyn 25/05/2012 21:00



Merci beaucoup ! Ca pose en effet pas mal de soucis de compréhension et surtout d'attention !



Sébastien 12/04/2012 13:46

Magnifique article sur ce personnage et ce roman détestables. Enfin, honte à moi, je ne l'ai pas fini et n'en ai pas fait de critique. Je m'attendais à un coup de génie et finalement, ça ressemble
à un poireau et une conserve dans un panier. (qu'est-ce que c'est con cette expression !).
Ta critique mérite à être lue et arriver chez Marien.