La Déesse des petites victoires - Yannick Graennec (2012)

Publié le par hendiadyn

La-déesse-des-petites-victoires-Yannick-Grannec"Que valaient leurs acrobaties philosophiques en regard du quotidien ? S'ils avaient été capables d'écouter, je leur aurai donné mon avis. Moi, je connaissais l'ordre du temps : dans l'enchaînement des points d'un ourlet, à la vaisselle lavée et rangée, dans l'alignement des piles de linge, repassé, à la cuisson parfaite d'une tarte qui embaume. Quand vous avez les mains dans la farine, rien ne peut vous arriver. J'aimais l'odeur de la levure, celle d'un ordre fertile. Je croyais en cet ordre de la vie à défaut de lui donner un sens."

 

Cet élégant ouvrage, à la couverture blanche et orange, marquée d’un flamant rose enserrée entre deux crochets (le signe des ensembles, paraît-il !) mêle les deux extrêmes à jamais concurrents : la littérature et les mathématiques. En pari très risqué, Yannick Graennec nous propose l’histoire (vraie) de la réussite et de la folie conjointe du logicien Kurt Gödel et de sa femme, Adèle, ex-danseuse de cabaret, mais aussi la justification (fictive) de ce récit : Anna, employée d’un célèbre laboratoire de recherche, a la charge de récupérer auprès de la veuve de Kurt Gödel les notes et les théories non dévoilées qu’elle aurait conservées à la mort de son mari.

 

L’idée première est plus que séduisante puisque l’histoire d’Adèle et de Kurt tient sur de merveilleuses joutes verbales, entre un QI de génie et  une spécialiste concrète de l’existence qui parviennent mutuellement à s’intriguer, jusqu’à la colère et au soupçon réciproque de deux êtres aux pôles opposés. Les personnages secondaires sont également loin d’être fades : mention spéciale à Albert Einstein dont j’ignorais l’ironie mordante, et à Gwladys, pensionnaire de la maison de retraite d’Adèle, obsédée par les pulls à poils roses et les chocolats.

 

La narration se révèle comme un mécanisme implacable : à chaque chapitre, le lecteur subit un retour en arrière ou un retour dans le présent. En alternant l’histoire d’Anna et celle d’Adèle, l’auteur nous fidélise. Cette astuce, souvent à double tranchant (puisque l’on s’attache plutôt à l’un des deux récits en s’impatientant pendant l’autre) trouve ici un équilibre presque parfait : les deux histoires se complètement harmonieusement et peuvent décemment fonctionner l’une sans l’autre. Les citations de scientifiques en exergue de chaque chapitre pimentent la lecture d’une autre vision du monde – souvent binaire, mais parfois amusante autant que complexe.

 

Il faudra cependant ajouter un peu plus de réserve sur ces quelques points : la longueur de l’ouvrage, qui se lit extrêmement bien mais qui finit par s’enfoncer parfois dans les méandres des discussions mathématiques et physiciennes que tout littéraire (ou lecteur) ne parviendra pas à surmonter jusqu’au bout sans faire quelques pauses salutaires, la rapidité des ellipses qui devient parfois gênante pour la compréhension, notamment dans l’histoire de Kurt Gödel (à la fin de l’ouvrage, les évènements se  succèdent à une telle vitesse que les liens se font difficilement) que nous ne maîtrisons pas aussi bien que la fiction présente entre Anna et la veuve Gödel, et enfin, un point qui m’est tout à fait personnel : j’aurai aimé lire, même plus ponctuellement, un chapitre du point de vue exclusif du mathématicien. Je comprends cependant l’envie de l’auteur, en l’excluant totalement de la narration, d’en donner réellement une perception distanciée voire inaccessible pour tous. Toutefois, la curiosité mathématique reste entière du côté de ce personnage fascinant.

 

Un premier roman à soixante quinze pourcent réussi, en quelque sorte.

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Dominique 14/11/2012 08:58

j'ai aimé ce livre que j'ai trouvé vraiment bon pour un premier roman et sur un sujet un peu ardu (enfin à mon goût car les maths et moi !!!)
Contrairement à pas mal de lecteur j'ai aimé le personnage de cette femme malmenée par l'existence