Dans ces bras-là - Camille Laurens (2000, Prix Femina)

Publié le par hendiadyn

rev-claurens1-320x214.jpg« Oui, voilà le projet dans sa définition la plus juste. Ce serait après un grand bal dont, passant de bras en bras, j’aurais malgré l’ivresse tenu à jour et conservé le carnet, l’ont pourrait y reconnaître, au fil des pages, des danses et des noms, le défilé irrégulier des cavaliers, bien sûr, leur manière propre, leur allure, mais surtout, dessinée par le mouvement même du tourbillon, allant de l’un à l’autre, prise, laissée, reprise, embrassée, le cœur battant, la figure floue et chavirée de la danseuse en vue cavalière. Carnet de bal, ce serait le titre. » (p 20, éditions Folio)

Ce paragrahe seul suffirait à résumer cet ouvrage, plus proche d’une danse que d’une véritable histoire. En effet, l’auteur se prête à de multiples pas, lents, essouflés, sans fin, entre les hommes de sa vie mais surtout celui qui lui a inspiré l’histoire : l’inconnu qu’elle a suivi jusque chez lui, Abel Weil, et qui se trouve être un psychologue spécilalise de la thérapie conjuguale. Merveilleuse ironie ou merveilleux coup du destin, la narratrice a connu les amants, la maîtresse enceinte, les relations amoureuses au travail et les complications associées. C’est alors que seule (« Seule avec lui », comme se nomment la plupart des chapitres faisant la transition entre tous) elle tente de cerner et de saisir sa relation à l’Homme, l’entité mâle, pour toujours mystérieuse et fuyante.


A travers de courts récits et instants dérobés à son histoire (sa propre histoire ?) la narratrice induit une hésitation troublante entre ses propres expériences et l’imaginaire du roman : elle nomme ses premières amours, mais également son éditeur, la démarche, l’attente d’un nouvel ouvrage, sa difficulté à émerger dans les tourbillons du quotidien.
Dans un style non dénué d’un certain charme – simple mais comme enrubanné dans les sursauts du cœur – Camille Laurens traite paradoxalement, avec distance et implication, les différentes expériences de l’Homme, en excluant radicalement de son propres les femmes : dans cette œuvre, elle est seule et unique. Cette dimension de mise en abyme, de psychothérapie rythmée et entraînante (les chapitres sont courts, se lisent très bien et possèdent chacun une atmosphère propre) met tour à tour mal à l’aise et embarasse parfois par le dénuement de l’expression et la tragédie mise à plat.  Puis elle lui donne cette dimension essentielle de l’intime à partager avec autrui à travers l’écriture ; un défi bien grand pour la résolution d’une sorte de complexe d’Œdipe vis-à-vis de l’univers masculin.


Seulement, il peut arriver qu’on trouve le roman un peu long, trop appuyé et penché sur ce soi en dérive … L’histoire d’amour sous-jacente, insufflant à l’ouvrage sa raison d’être méritait d’être plus développée, et pas seulement de former le cadre de l’intrigue. Le passage final à la troisième personne, la fin de la focalisation interne, enthousiasme par sa présence mais déçoit par sa rapidité. De même, les encarts dialogués / monologués avec le psychologue sont de loin les plus touchants, cousus de questions et de silences.


Bien que tous ces ressentis soient remplis de justesse et d’acidité quant au monde de l’amour trop souvent déchu ou insatisfait, ils laissent parfois l’impression de trop, justement, exclure les femmes et les lecteurs de cette quête de souvenirs et de soi à travers l’image de l’homme. Un livre-miroir, tourné vers lui-même, mais agréable à découvrir, notamment lors d’un voyage en train … Dans ces bras-là est loin d’être anonyme.

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-Perrine- 28/08/2011 11:02


Oui ! Il y avait aussi une jolie citation (que j'ai mise sur mon blog) : Chacun de nous est un précipité de jour et de nuit. J'ai trouvé ça beau.


hendiadyn 05/09/2011 17:56



Oui, elle a de très bons aphorismes, et son écriture est plus que sincère, c'est ce qui fait sa beauté !



-Perrine- 28/08/2011 09:16


Je ne connais Camille Laurens que grâce à sa préface à Nuit et Jour de Virginia Woolf.


hendiadyn 28/08/2011 10:18



Et cette préface était réussie ? :)