Chloé Delaume & sa Règle du Je.

Publié le par hendiadyn

ChloedelaumepareboveJuste un petit encart dans les chroniques habituelles pour parler de l’essai que j’ai dévoré dans la nuit « La règle du je » de Chloé Delaume. Lorsque je travaillais à l’Hebdo, j’avais déjà été conquise, littéralement, par sa manière d’écrire. Chez Delaume, manière d’écrire = manière d’être, sans aucun doute. Un « je » fragmenté, à la fois puissant et si faible, se débattant dans ses propres manques et ses propres illusions pour se créer, se construire, et puis tout simplement survivre. La règle du je n’est pas un roman,  ni même une nouvelle, c’est un laboratoire. Le personnage de fiction qu’est l’auteur tente de se démêler lui-même en enterrant sa personne physique pour en faire émerger une reine de l’autofiction. L’autofiction, genre jamais rassurant, coincé entre le pacte autobiographique et les fantaisies de l’esprit présentes sur tous les rayonnages des librairies ; impossible à définir, impossible à dire.


Delaume explore donc ce monde de l’autofiction, sans réelle histoire, mais fait de son essai une quête de vérité sur sa propre écriture. A coups de recherches et de citations de Barthes, Foucault et autres spécialistes de l’écriture et de ses définitions s’esquisse la difficulté grandissante de saisir en étau cette façon de déconstruire sa vie à travers le prisme des chimères. Car en effet, ce n’est absolument pas parce que le personnage ne se nomme pas comme l’auteur et ne ressemble en rien à la photographie de famille qu’il n’émane pas, entièrement et de façon inconditionnelle, de lui.


A travers ce résumé éloquent et toujours, merveilleusement écrit, Chloé Delaume ne se rassemble pas. Le fil d’Ariane qu’elle cherche à rattraper, c’est l’autofiction, or celui-ci lui échappe pendant qu’elle se trouve, encore et toujours, poursuivi par le monstre de ses hésitations et de ses cauchemars sur elle-même. L’auteur / personnage se disloque (voir à ce sujet l’annexe, impressionnante par ses projets, La dissection du nénuphar) s’éparpille pour scintiller dans les sombres recoins de sa propre tête. Le je n’a en réalité qu’une seule règle : celui d’être et de ne jamais être dans le roman.


La question qui brûle au cœur des pages de la Règle du Je, c’est cette constante hésitation entre le droit d’exister ou celui de peupler une terre imaginaire faite d’encre et de mots-mensonges. On appelera l’autofiction comme on le souhaitera, évidemment : narcissisme, égoïsme, nombrillisme, auto-satifaction, voire vanité indomptable. N’empêche reste t-il dans tout roman le cri de ce Narcisse bien enfoui, roman en « je » ou pas. Si dans les narrations l’auteur se dissimule, il ne peut être absent, jamais tout à fait, des mots qu’il crache et fait naître ; mais cela touche à un débat qui pourrait, et sûrement dure, depuis des siècles. Egoïsme donc ? Je ne le crois pas. Honnêteté surtout, et jamais psychanalyse. Le roman n’a rien d’une séance, lorsqu’il est autofiction.


Quoi qu’il en soit, cet essai, par sa paradoxale clarté et ce vertige qu’il provoque, le tourbillon des citations, l’oscillation entre authenticité et fictions, est loin de laisser indifférent. Delaume y prouve encore une fois, et de façon involontaire, dit-elle, puisqu’il s’agit de « Travaux pratiques » ; son talent, et surtout ses mots cousus de douleur d’être. Bref, pour une lecture / écriture qui subjugue dès le premier mot : lisez Delaume, lisez la Règle du Je. On n’en sort pas indemne.

 

Un extrait :

« Dans mon laboratoire, le givre recouvre tout. L’effroi souffle en mon antre, période de glaciation. J’observe mes alambics et mes tubes à essai. Pailllettes d’iceberg et d’impuissance, dans mes précipités il se forme des grumeaux. C’est à présent l’automne, la lumière baisse un peu. Des ombres autour du feu, en sourdine mordorée monotonie des cordes ; des souvenirs frais décantent juste avant l’écumoire. Au-dessus des abats tièdes un jus salé s’égoutte, infusent les limaces bleues dans une soupe d’hippocampe. Ce que je prépare ici, c’est un roman d’amour autofictionnel. »  (début du chapitre 7, la Recette)

 

Son site-miroir : Chloé Delaume

 

(Dernière précision : cet article n'est nullement sponsorisé, voir le titre de la catégorie. Merci.)

Publié dans Tâches d'encre

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IwannadielikeProust 26/08/2011 19:39


Oh merci ! :D
Oui, et même quand on cite des écrivains étrangers - je m'obstine à citer Zweig, même si ça fait grimacer ma prof - car j'en ai marre de parler toujours de Balzac x)


hendiadyn 27/08/2011 15:09



Je ne peux pas croire qu'il y ait encore des thèses sur Balzac de nos jours ... et que personne (ou presque) ne croie en le potentiel des "nouveaux" auteurs !



IwannadielikeProust 25/08/2011 21:59


Ce n'est pas trop dur à la lecture ? Car ca me parait un super essai, ne serait-ce que pour enrichir une dissert':)
Encore merci pour ton commentaire sur mon blog, je t'ai répondu ! :)


hendiadyn 26/08/2011 18:38



C'est ce qui fait de Delaume (encore plus) une écrivaine épatante : on comprend tout, rien n'est compliqué et pourtant, c'est très bien écrit ! Ensuite pour les dissert' , c'est vrai que sur
l'autofiction c'est génial, attention toutefois aux profs tâtillons sur les "contemporains" ! (j'ai eu le malheur de citer Nothomb une fois ... rien qu'une fois xD) Je vais voir de ce pas sur ton
blog ;)



-Perrine- 19/08/2011 22:54


Bien sûr


-Perrine- 19/08/2011 19:09


Tu écris très bien, c'est beau de te lire.
Ce livre paraît "hors-normes", je vais donc m'y intéresser...


hendiadyn 19/08/2011 22:52



Merci beaucoup pour le compliment, ça me touche vraiment. :$


C'est un livre-laboratoire, il faut aimer, mais c'est vraiment bien écrit ! Tu me diras ce que tu en as pensé si tu as l'occasion de le lire ! :)



Maman 19/08/2011 05:47


bravo ma fille , tu tiens le sujet .Je suis très fière de toi .Bonne route et soit heureuse.