Belle du Seigneur - Albert Cohen (1968)

Publié le par hendiadyn

5« Mais la tendresse continuelle, c’était monotone et peu viril, et elles n’aimaient pas ça. Il leur fallait des délices, les montagnes russes et les toboggans de la passion, des passages de la douleur à la joie, des angoisses, des bonheurs soudains, des attentes, des espoirs et des désespoirs, la sacrée passion avec son ignoble ribambelle d’émois et ses théâtraux buts de vie. (…) O tristesse, devoir être méchant par bonté. » (éditions Folio, page 811)

 

1935. Genève, Suisse. Ariane d’Auble, noble aristocrate dernière héritière d’une immense fortune et de manières inpénétrables, est mariée à Adrien Deume, membre B de la Société des Nations, pauvres petit laquet des grands, prêt à tout pour plaire à ses supérieurs, et surtout au seigneur Solal du royaume d’Israël. Solal, amoureux éconduit dès la première page par Ariane sans que Deume ne le sache jamais, se fera silencieuse durant les quatre cent premières pages. Il est facile d’espérer le retour de quelqu’un, et de languir pour quelques bribes de dialogues.

 

Mais cela n’arrive pas. Solal reste silencieux, digne, noble, et le quotidien d’Adrien Deume prend une place désagréable, cousu de monologues intérieurs dont la subtilité m’échappe. Leur trivialité m’a agacée de nombreuses fois, et la beauté de certains extraits s’est trouvée complètement gâchée par quelques mots mal placés ou trop osés au cœur des phrases. L’absence de la séduction m’a atterrée : un chapitre seulement pour un monologue arrogant et un silence indifférent, puis amoureux du côté féminin. L’amour des débuts fané par les invocations trop nombreuses, même si le burlesque des situations sentimentales annonce quelques sourires sarcastiques. La multiplicité des points de éparpille l’intrigue, l’enrichit parfois mais la dérange souvent …

 

Des légers drames qui restent distants car trop détaillés : l’amour devrait être fait d’ellipses. Puis, le temps du couple des sublimes. Dans la noblesse d’une passion sans visage et sans parole, Solal et Ariane s’enferment dans les hôtels pour ne vivre que comme deux miroirs sans tain. Le Seigneur parvenant un temps à garder l’illusion de la perfection, l’ouvrage donne une vision de la soumission féminine (et pourtant distinguée) par amour qui se révèle aussi ridicule que bouleversante. Cohen, du haut de sa place de marionnettiste, fait preuve d’un cynisme amoureux parfaitement aiguisé, trop pour les initiés. La partie des sublimes n’est que valses de repas, de litotes ; en somme, l’ennui s’insinue dans les longs passages comme dans leur existence, et il semble que l’auteur se plaît à raconter des quotidiens de faux-semblants et d’apparats, y faisant à la fois résonner le vide comme les sentiments qui s’y logent.

 

Sans aucun doute l’amour digne est vainqueur, et les amants effrénés n’ont de cesse de se rapprocher, subtilement, au fil des jours, pour mieux se détruire dans leur solitude commune. D’abord servante puis esclave, Ariane s’abîme dans le désir de plaire ; Solal connaît par cœur la loin du manque qu’il doit provoquer pour être toujours aimé. Le cycle semble éternel, et s’il est une chose que Cohen sait parfaitement décrire, ce sont les dialogues muets qui occupent les amants, dont la vérité n’est que sous-jacente. Les étreintes furtivement décrites, ne restent que les scènes qui ont la beauté de la jalousie littéraire : profonde et sans limites, qui écorchent à la lecture et laissent un goût acide sous la langue.

 

Belle du Seigneur est un véritable vertige, tourbillon de désespoir et d’amertume. Il ne s’apprécie qu’en vue d’ensemble, lorsque la lente et funeste chronologie finit par se dévoiler dans les toutes dernières pages. Il laisse une sensation étrange de déception et d’incomplétude – le conditionnel littéraire dans toute sa splendeur.

 

Il résulte de la lecture de Belle du Seigneur une profonde mélancolie, car la longueur atteint la fatigue et le dénouement n’en est que plus intense, car dévoré très vite, tout comme le cœur des amants. Solal et Ariane terminent leur vie de passion à l’exact inverse de leurs débuts, dans les volutes de l’éther. Les dernières pages sont de loin les meilleures, il aurait suffi d’y ajouter quelque peu de sérieux. A la lecture, la curiosité dompte assez souvent l’ennui mais le jeu d’écriture reste tout de même remarquable. La découverte la plus intéressante, entre le portrait sociologique et l’annonce de la deuxième guerre mondiale, est sûrement la puissance folie du couple amoureux, toujours en sommeil.

 

Et finalement ? L’angoisse répétée d’un amour si violent, mais le regret de son absence, au fond.

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