Barbe Bleue - Amélie Nothomb (2012)

Publié le par hendiadyn

amelienothomb-334x234« C’est l’illusion des ignorants, de croire que mêler trois approximations va donner l’idéal. (…) Il n’y a rien de plus divin que la pureté d’un coloris. Pour vous, j’ai inventé le 87e jaune, celui de votre doublure. Je l’ai créé par ce procédé mathématique appelé asymptote. Une couleur est une courbe, l’asymptote est la droite qui s’en rapproche le plus. C’est ainsi que dans mon nuancier intime, j’ai forgé le jaune asymptotique. Un tel jaune relève de la métaphysique : c’est un miracle que j’ai réussi à fixer. » (p. 110)

 

Amélie Nothomb continue sur sa lancée des cinq dernières années : des récits courts, à tonalité macabre, autour d’un ou deux personnages aux noms équivoques et presque absurdes. Saturnine, jeune femme de vingt-ans, remplaçante à l’Ecole du Louvre, prend place en tant que colocataire de Don Elemirio Nibal y Milcar, grand d’Espagne, enfermé dans un hôtel particulier depuis 1991, ayant pour passion les œufs et la photographie. Jusqu’ici rien d’anormal quand on connaît les goûts d’Amélie Nothomb pour les mélanges originaux touchant au burlesque.

 

La romancière ne déroge pas à la règle de ses derniers ouvrages, et il est difficile d’affirmer le contraire : l’histoire choisie (inspirée librement des historiques contes d’amour et de mort du célèbre Henri VIII dit Barbe Bleue) met en scène huit meurtres ajoutés au mystère de leur authenticité, une chambre noire dans laquelle aucune femme ne peut entrer, et un compagnon passionné de cuisine et de noblesse –  l’intrigue pourrait à la base donner un très bel ouvrage. Car comme toujours, les ingrédients, me semblent-ils, pour recréer l’alchimie du premier roman sont présents. Ambiguïté, grande intelligence des deux protagonistes, caractères instables à la limite de la folie, soupçon de fantastique et de noirceur. Et malheureusement, comme toujours, la magie n’opère pas jusqu’au bout.

 

Comme depuis les dix derniers romans, les 180 pages à caractère 13 des éditions Albin Michel semblent filer entre les doigts. Pour deux (mauvaises ?) raisons : le style épuré, certes efficaces à certains endroits mais étonnamment frustrant à d’autres, mais également une fin trop attendue et « facile » pressentie cette fois dès le deuxième tiers de l’ouvrage. Le mécanisme est grippé depuis quelques années : il en résulte que la mémoire n’en reste pas marquée.

 

Au fil des quelques critiques que j’ai pu entr’apercevoir (tout en fermant les yeux sur les lignes de force de celles-ci) comparaient un peu rapidement à mon goût le tout premier ouvrage d’Amélie Nothomb avec le dernier. Barbe Bleue n’est en aucun cas une version plus légère d’Hygiène de l’Assassin. Il se construit certes sur une forme dialoguée et comporte des similitudes avec la joute verbale qui a fait connaître la romancière, mais sa virtuosité n’est en autant cas égalée. Hygiène de l’Assassin comporte une densité qui n’affleure que rarement dans Barbe Bleue, si ce n’est dans la description chimique de la création d’une nouvelle nuance dorée. (dont j’ai placé un extrait en début de critique)  Ce sont pour ces rares instants (devenus trop éphémères depuis une décennie) que je continue de suivre les publications d’Amélie Nothomb avec intérêt, espérant y retrouver au détour d’un été plus littéraire qu’un autre l’atmosphère pesante et malsaine qui faisait d’Hygiène de l’Assassin un roman difficilement oublié, ou la poésie contenue entre les lignes de Robert des Noms Propres.

 

Les dialogues de Barbe Bleue frôlent l’absurde et mêlent cynisme et cruauté mais ne demeurent pas impérissables. On peut également regretter, depuis une Forme de Vie, les transgressions actuelles venant perturber ces romans faits pour être étranges. Amélie Nothomb est bien plus à l’aise dans l’intemporel, les allusions (même très légères) à la politique ou à Twilight (comment manquer celle-ci ?) introduisent des notes discordantes quant au style « nothombien » qui semble lui échapper parfois.

 

Reste que manquer le rendez-vous annuel d’Amélie Nothomb (et passer quelques heures de la nuit pour sa lecture) est une habitude qu’il est difficile de perdre. A tort ou à raison …

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clovis simard 18/10/2012 03:11

Voir Blog(fermaton.over-blog.com)No.22- THÉORÈME ÉTAT. - La base des mathématiques de l'Esprit.

Sébastien 26/08/2012 10:45

Je continue également de lire le nouveau Nothomb chaque année, avec plus ou moins de déception. Peut-être as-tu déjà lu mon article.
Cette fois-ci, j'ai été très content tout au long de ma lecture, mais une fois terminé, je me suis dit que finalement, y'avait pas grand chose à se mettre sous la dent. Comme tu le soulignes, les
ingrédients sont là, et j'ai vraiment cru à un grand cru, un Hygiène de l'assassin, un Mercure, en vain. Ce Barbe Bleue manque cruellement de puissance...

hendiadyn 27/08/2012 21:30



En soi je pense qu'il y aurait eu de belles choses à faire, dans l'approche de la relation intime, dans les rapports changeants et ambivalents entre les deux personnages (Amélie Nothomb est assez
prolixe en dialogues !) mais peut-être qu'elle est un peu fatiguée de développer depuis quelques années ... c'est dommage. (HS : j'ai vu que tu avais chroniqué M. Orcel, je vais tenter de
résister à la tentation de lire ta critique, il est aussi sur ma liste de lecture ! Enfin, avec cinq étoiles de ta part, je suis sûre de ne pas être déçue ;))