Atelier 62 - Martine Sonnet (2008)

Publié le par hendiadyn

(Précision, une fois encore : cette étude a été réalisée dans le cadre de l'atelier de recherche et de critique contemporaine de l'ENS de Lyon, sous la direction de L. Demanze. Ce travail m'appartient et est soumis à des droits d'auteur, ne l'oubliez pas, merci !)

 

 

Martine Sonnet – Atelier 62

Une poésie de copeaux et de métal

 

1951 : Amand Sonnet, forgeron-charron et surtout, père de l’historienne qui raconte son histoire plus d’un demi-siècle plus tard, quitte sa ville natale pour rejoindre la célèbre usine Renault à Boulogne-Billancourt. Il intègre l’Atelier 62, réputé comme étant le plus dur de la Régie, où la chaleur, le bruit et les accidents font partie d’un quotidien à l’atmosphère de « nuage de cendre ». Dans cet hommage à son père mais aussi à ceux qui l’ont côtoyé, Martine Sonnet n’omet aucune facette, des plus légères aux plus sombres, de la vie ouvrière. Atelier 62 se construit avant tout sur une structure en miroir : à un chapitre numéroté en chiffre arabe contant le quotidien d’Amand Sonnet et les souvenirs d’enfance de l’auteur correspond un chapitre cette fois numéroté en chiffre romain, imprimé en italique, ayant pour contenu un aspect de la vie ouvrière de l’époque. Ces deux regards, celui de l’historienne et celui de la petite fille admirant son père, s’entrecroisent et se fondent pour nous livrer cette pièce unique qu’est Atelier 62.

L’écho persistant du livre d’histoire

 

                Ce récit d’usiatelier62couv.jpgne est le premier « récit littéraire » de Martine Sonnet, comme l’indique la présentation en tout début d’ouvrage. Toutefois l’auteur ne quitte pas tout à fait sa plume historienne pour nous conter les difficultés des ateliers de Billancourt : le récit garde une haute teneur d’authenticité et d’historicité et abonde en chiffres, en anecdotes, ou en transcription de courriers des syndicats et de réponses des patrons. Chaque page contient une densité exceptionnelle d’informations semblant directement dictées par les voix des travailleurs, par celles des documents officiels mais aussi et surtout des journaux de l’époque (Le Publicateur Libre, l’Echo des Métallos …) L’utilisation du présent de vérité générale, qui actualise les faits dans le contexte historique qui est celui du père de Martine Sonnet, côtoie les chiffres qui permettent une mise en relief très précise de ce temps d’hier ramené au présent. (« Sur Boulogne-Billancourt même, vivent 7400 Renault, soit exactement le cinquième des employés, et de Paris il en vient 12 914, un peu plus du tiers[1]. »)

Mais loin de rester un récit purement observateur ou spectateur d’un temps révolu, Atelier 62 insiste sur les mouvements sociaux qui ont animé la vie des ouvriers en tentant souvent vainement de l’améliorer. Martine Sonnet retranscrit les moments forts de ces duels entre patrons et ouvriers par l’intermédiaire des courriers syndicaux ou encore des « débrayages » des employés. L’on citera notamment le très émouvant passage sur les maladies ouvrières et sur les accidents survenus durant le travail (notamment le passage sur le doigt coupé, à la page 124) : ces anecdotes et l’abondance d’épithètes négatifs pour désigner la fatigue, le travail harassant qui rendent le père distant et presque muet entourent le texte d’une atmosphère mélancolique : peu de chapitres dans l’ouvrage décrivent une enfance innocente et joyeuse.

Enfin, si l’histoire d’Amand Sonnet se veut chronologique, ainsi que sa progression dans le monde ouvrier et dans la hiérarchie des ateliers de Billancourt, Atelier 62 garde dans sa forme celle du livre d’histoire et de sa légendaire partition en chapitres. L’ouvrage peut en effet, grâce à la table placée à sa fin, être lu de façon décousue, sans suivre le fil imposé par l’écriture de l’auteur. Ce dispositif permet à quiconque voulant privilégier l’aspect instructif plutôt que plaisant de se rendre directement à la page du sujet voulu pour recueillir les chiffres ou informations concernées. (on lit par exemple dans la table des chapitres « Exode rural » « Feuilles de paie » « Accidents » : la répartition est tout à fait claire, sans aucune ambiguité) Cette efficacité de disposition de l’information et du récit pourrait également faire songer à une sorte d’homologie avec le travail d’usine et la division des tâches, où chaque atelier correspondait à la fabrication d’une seule pièce automobile pour former, en bout de chaîne, l’objet achevé, comme l’est le récit d’Atelier 62, puisque celui-ci débute avec un portrait du père de l’auteur et se clôt avec sa mort.

 

En dehors de l’usine, la chambre noire du passé

 

Martine Sonnet utilise également d’autres moyens afin de frapper la vision et la cognition de son lectorat. Au lieu de retranscrire uniquement les textes des documents étudiés, l’auteur s’applique à leur donner d’autres mises en forme pour respecter celle de l’époque mais aussi engendrer une mise en contexte plus intense et plus réaliste. L’on a ainsi notamment des programmes de fêtes ouvrières[2], des publicités[3] se trouvant dans des encadrés qui interrompent le texte linéaire en lui conférant un léger côté ludique mais surtout nostalgique. L’on notera également l’utilisation de la liste, à plusieurs endroits de l’ouvrage (liste des métiers, liste des ateliers, ou plan des forges , tombeau des forgerons …) qui créent une rupture avec le rythme régulier des pages qui s’enchaînent pour former une cadence plus saccadée, plus marquée et plus proche de la vie d’usine et de  sa sévérité inévitable.

Reste que la rupture la plus marquante et la plus visuelle d’avec le texte est la photographie qui ouvre Atelier 62 : Amand Sonnet est ici pris sur le vif dans sa position de « marcheur » ; en habit de travail, la veste ouverte, le béret sur la tête et les mains dans les poches. Ce marcheur qui ouvre le récit sera en quelque chose également son guide : le lecteur comme l’auteur ne fait que suivre ses pas tout au long de ses promenades ou de ses trajets dans l’atelier 62. Cette longue description initiale, qui occupe tout le premier chapitre, peut éventuellement diriger cette partie du récit vers l’ekphrasis du fait de sa précision et des détails étonnants fournis par l’écrivain à propos de la démarche et de l’habillement de son père. (« Le pantalon consolidé par des pièces d’un ton de bleu que, même en noir et blanc, on devine passé. Les morceaux les moins usés récupérés sur un bleu « vraiment à bout » : la mère apprêtant sans regrets ses ciseaux[4]. ») Plus loin, cette galerie de portraits parachève ce tableau passé d’une famille d’autrefois, avec la description des sœurs de l’auteur (not chap Excursions, cit) et plus légère de la mère, souvent uniquement par ses paroles. 

Les clichés comme symboles du temps : Toutefois l’impression « photographique » demeure à la lecture de l’ouvrage, non seulement grâce à la division en chapitres qui semblent être des clichés d’époques ou de moments précis dans la vie de l’ouvrier (ex : jour de paye, fête de la Saint-Eloi …) mais également grâce à une écriture très centrée sur les souvenirs d’enfance non en tant que globalités mais surtout en tant qu’images précises, de sensations et de reliefs. Le chapitre Excursions revient notamment sur cette importance, voire cette préciosité des photographies de l’époque. « Attente longue : on ne photographie pas à tort et à travers et tous les jours ne vaut pas le coup (…) mais l’appareil pas assez subtil pour saisir le dixième de seconde d’hésitation du talon fin quand il s’enfonce entre deux graviers[5]. » Ces clichés, à la fois nécromanciens et témoins muets de ces années difficiles, peuplent tout l’ouvrage d’Atelier 62, de la prise de photos officielles des forges (Photogénie des ouvriers) aux clichés de vacances de la famille Sonnet.

 

Souvenirs sur le papier

 

Tous ces éléments concourent à former un ouvrage à la fois complet car il suit une chronologie mais également très morcelé par ses chapitres, ses sujets et ses tranches de vie souvent exprimées de façon indépendante. A ces tableaux successifs s’ajoutent une écriture complexe qui semble elle-même éclatée à la façon des souvenirs exprimées. Comme joints par touches, les phrases sont souvent oralisées, nominales, ou seulement guidées par un infinitif. Les ellipses sont nombreuses et participent à cette impression de rythme très saccadé qui renoue avec la rigueur de l’usine. Les émotions sont versées sur la page en un mot ou deux, absolument concentrées. ((…) vite sortir au bord leur faire bonjour. Jusqu’à la voiture-balai qui nous fait rire. Jaune. Moi sur le bas-côté, le cœur gros. Récapituler après qui était dans l’auto de qui. Jour qui n’en finira pas de passer, comme les voitures de la noce[6]. »)

Cette écriture très brute, souvent sans verbes conjugués ou seulement ornée de participes passés ou présent pour tout mouvement, décrit également l’indicible de l’usine : la chaleur, le bruit, les maladies sont tues et contenues dans cette écriture qui tente de marquer l’essentiel sans pouvoir tout à fait l’emprisonner au cœur des pages. (« C’est difficile d’écrire sur le bruit des forges. Impuissance des mots. Une phrase comme celle de Roger Linet : « la charge des moutons chute sur ce qui sera un essieu de camion sorti tout rouge du brasier, rythmée d’UN ENORME BRUIT FORT ET SOURD QUI FAIT TREMBLER LE SOL » même recopiée en ajoutant des majuscules, ne donne rien à entendre (…)[7])

      Atelier 62 illustre également, du point de vue purement littéraire, la complexité d’un choix : celui de l’endroit de la prise de parole. En effet, Martine Sonnet hésite sur les pronoms : Amand Sonnet est très peu désigné par le pronom possessif et apparaît souvent comme « le père ». La fille elle-même, retranchée derrière la voix effacée d’une narratrice presque omnisciente (lors des descriptions des ateliers ou des escaliers menant à l’usine, par exemple) est à la fois actrice mais aussi à rebours, spectatrice de sa propre histoire dans cet espace temps reconstruit qu’elle raconte à ceux qui la lisent. L’ouvrage s’inscrit également dans une immense polyphonie, puisque dans l’écriture souvent impersonnelle des souvenirs d’usine se mêlent les voix des camarades ouvriers d’Amand Sonnet, mais aussi des pensées de la mère de l’auteur et de ses sœurs. « Partent aussi des torchons de chanvre, rêches, jamais utilisés, rescapés de plusieurs héritages. Bon débarras : du tissu vraiment raide, on ne peut rien en faire[8]. »

           C’est à la fin de l’ouvrage qu’Atelier 62 gagne un surplus d’émotion et de sens. Avec la mort d’Amand Sonnet, sa nécrologie et ses funérailles vient le projet d’écriture de sa fille et ses premières démarches pour raconter le quotidien de cet au-delà du « portail noir » de Billancourt. Martine Sonnet, à partir des « décombres » des forges mais aussi de ses propres souvenirs, va peu à peu reconstruire également la mémoire de son père. Mais avant cela, un dernier chapitre saisissant, car toujours accompagné par le fantôme parfois ironique du père-arpenteur de l’usine, manque à la source même de l’ouvrage.



[1] Martine Sonnet, Atelier 62, Le Temps qu’il fait, 2009, p. 75.

[2] Ibidem, p. 141.

[3] Ibid., p. 64

[4] Ibid., p. 10.

[5] Ibid., p. 106.

[6] Ibid., p. 136.

[7] Ibid., p. 131.

[8] Ibid., p. 67.

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